Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/337

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aux bêtes de la solitude, abandonnée aux caïmans, aux jaguars, aux lynx et aux paons rouges-des jongles, devient marais et s’efface dans les roseaux ; mais les bas-reliefs encore visibles dans cette ruine révèlent la forme de cette humanité évanouie ; des hommes de trente pouces de hauteur avec des occiputs surplombants et des fronts d’oiseaux. L’autre mystérieuse ville, Réphaïm, subit la marée des sables comme Palenquè l’envahissement des eaux. Elle est sous le ciel torride, dans le désert, derrière l’infranchissable montagne des druses, au centre de ce pays des Rochers que les hébreux nommaient Argob et les grecs Trachonitide. C’est la plus grande des soixante villes du monstre Og, roi de Bâsan. Le voyageur anglais Cyril Graham, en 1857, et le voyageur prussien Wetzstein, en 1858, l’ont vue avec toute sa vieille figure biblique, et telle qu’elle était apparue, il y a quatre mille ans, à Abraham. Seulement, du temps d’Abraham, elle jetait une rumeur ; maintenant elle est muette. Elle a toutes ses maisons, avec leurs trois salles au rez-de-chaussée, leurs deux chambres au premier étage et leur massif escalier de pierre, toutes ses tours, toutes ses murailles, tous ses carrefours, pavés ou dallés, toutes ses rues, et pas un habitant. Derrière elle s’étend à plis lugubres le linceul infini des sables. C’est la ville spectre debout au seuil du pays sépulcre. L’arabe la montre de loin au voyageur, et ne s’en approche jamais qu’à distance de fantôme. Pourquoi cette terreur ? C’est qu’à proprement parler Réphaïm n’a jamais, été habitée par l’homme. La main monstrueuse des géants a pu seule ouvrir et fermer les portes des maisons, portes de pierre d’une seule dalle de six pieds de haut et d’un pied d’épaisseur, tournant sur deux pivots taillés dans le bloc même et emboités dans deux trous percés l’un en haut dans l’architrave, l’autre en bas dans le seuil. Ainsi la présence des nains et des géants est démontrée pas deux villes qui sont là et qu’on ne peut nier, Palenquè en Amérique, Réphaïm en Asie. Ces deux humanités ébauchées ont disparu. Tout ce globe est un phénomène de permanence et de transformation ; un rut inépuisable s’y combine avec une destruction impitoyable. La Terre reçoit et résorbe tous les vingt ans un milliard de cadavres humains, et, par seconde, au calcul de Leuwenhoëck, vingt milliards de cadavres des diverses espèces animales visibles à l’œil nu ; et de toute cette mort, de toute cette cendre, de toute cette pourriture, elle fait son épanouissement perpétuel.

Qu’est-ce que cette sphère ? est-ce un laboratoire ? est-ce un organisme ? est-ce les deux à la fois ? Presque tous les phénomènes, même les phénomènes salutaires, y ont des apparences combattantes et irritées.