Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome III.djvu/396

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er que l’air, il est à la discrétion du vent. Visez une cible avec une plume, la plume n’y va pas ; visez une cible avec une pierre, la pierre touche le but. Que faire donc ? Deux choses traversent l’air et le fendent, le projectile et l’oiseau ; tous deux sont plus lourds que l’air. L’un est poussé, l’autre est vivant ; le projectile est fatal, il arrive ; l’oiseau seul se dirige. Il est libre ! Quand l’impulsion cesse, le projectile tombe ; quand la vie cesse, l’oiseau tombe. Il existe un troisième objet qui se meut, selon un mode mixte composé en quelque sorte du projectile et de l’oiseau, sans impulsion première, mais en vertu d’une force emmagasinée qu’il porte avec lui et qu’il dépose chemin faisant, contraint de s’arrêter quand la poche aux forces est vidée ; c’est la fusée. Là, comme l’a déjà dit ailleurs l’auteur de ce livre, là peut-être est la solution du problème de la navigation aérienne. La solution serait aussi dans l’imitation de l’oiseau. L’homme a déjà fait le cheval artificiel, la machine à vapeur ; saura-t-il faire l’oiseau artificiel, l’aéroscaphe ? Mais ici l’obstacle se complique : d’abord, vous donnez du charbon à dévorer au cheval artificiel ; mais que donnerez-vous à l’oiseau artificiel ? Emporterez-vous un approvisionnement ? c’est bien lourd. Où trouverez-vous un renouvellement de forces puisé dans le milieu ambiant lui-même, analogue à la nutrition ? Ensuite, pour créer le cheval artificiel, il suffisait de savoir faire le ressort ; pour créer l’oiseau artificiel, il faudrait savoir faire le muscle. Il y a entre le ressort et le muscle l’abîme qui sépare l’engrenage mécanique du fluide vital. Le jour où l’homme aurait la recette du fluide vital, il pourrait créer plus que l’aéroscaphe, il pourrait construire scientifiquement l’homme. Et alors une question s’ouvre : Dieu permettra-t-il jamais que l’homme crée l’homme autrement que par l’amour ? Que gagnerait la vie terrestre à ce remplacement de l’amour par la science dans les profondeurs mêmes de la genèse humaine ? La science, possédant le fluide vital, pourrait donner la vie, mais non le souffle. Il y aurait donc sous le soleil d’effrayants êtres faits à notre image par nous qui vivraient de par la science, sans âme. Seraient-ce des hommes ? Ici l’on recule.

En attendant, ce n’est pas à la science de se poser à elle-même des limites. Et puisque nous venons d’indiquer en passant l’énigme du fluide vital, disons aux savants que c’est un tort de trembler devant cette énigme et de la refuser chaque fois qu’elle se présente à l’examen. La science s’est effarouchée devant le chloroforme ; devant les phénomènes biologiques, devant l’étrange question des tables, devant Mesmer, devant Delouze, devant Puységur, devant l’extase magnétique, devant la catalepsie artificielle, devant la vision à travers l’obstacle, devant l’homoepathie, devant l’hypnotisme, la science, sous prétexte de « merveillosité » s’est soustraite au devoir scientifique,