Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/407

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les rues de paris.

À l’époque où furent jetées les fondations de la république, les rues de Paris ont eu deux aspects révolutionnaires très distincts, avant et après le 9 thermidor.

Avant thermidor, c’était grandiose et farouche.

On pouvait prendre là sur le fait cette bizarrerie hautaine propre aux peuples qui commencent la liberté par tous les essais du bien et du mal à la fois.

On se permet tout, parce que tout a été défendu. Aucune délivrance n’agit autrement.

Il sied pourtant de ne verser ni dans un extrême ni dans l’autre ; ni dans l’erreur de ces esprits à vue basse qui considèrent la Révolution comme un incident dans la vie monarchique des peuples, comme un entr’acte entre deux despotismes, et comme une intercalation sur laquelle Dieu ouvre la parenthèse par Louis XVI et la ferme par Napoléon ; ni dans l’erreur des optimistes absolus qui glorifient l’événement en bloc sans tenir compte des fractures faites à la loi morale.

Pour nous la loi morale est inviolable. Les événements eux-mêmes sont responsables devant l’âme humaine. Nous avons sur eux droit d’examen. Ils nous sont à la fois imposés et proposés ; imposés comme faits de force majeure, proposés comme cas de conscience. Plus d’un nous est offert comme une énigme à deviner. Nous ne pouvons abdiquer l’équité.

Disons-le nettement, la Révolution a commis des crimes. Pourquoi le dissimuler ?

À quoi bon les atténuations ? Qu’a-t-elle besoin d’excuses ? elle est immense.

Oui, immense, mais furieuse ; immense, mais souvent sanguinaire ; immense, mais parfois féroce. Elle a réalisé par des moyens de sauvagerie un but de civilisation.

Trône, sceptre, couronne, d’or pour le prince, de fer pour les sujets, affreuse main de justice, codes féodaux, parlements atroces, clergés sanglants, pestilences de la monarchie, exhalaisons morbides des âmes stagnantes, pourriture de douze siècles, tout ce miasme emporté en quelques mois ; vaste assainissement, la civilisation purifiée, l’avenir nettoyé, le vieil air vénéneux devenu respirable, prodigieux azur au-dessus de toutes les têtes, éclaircissement céleste inondant la terre. Tels sont les résultats.

Mais alors, dit-on, que sert d’inventorier les ravages, les arrachements convulsifs, les désastres ? à quoi bon chicaner la catastrophe ?

À quoi bon ? à ceci :

Il ne faut pas qu’il soit dit que les éternels principes du vrai défaillent devant une utilité quelconque, que la justice dans l’ensemble absout l’iniquité dans le détail, que le but communique son innocence aux moyens, que peu importe comment ni par où, mais qu’il suffit d’arriver ; il ne faut pas qu’il soit dit que l’échafaud passe sans être dénoncé ; il ne faut pas qu’il soit dit que le massacre passe sans être détesté ; il ne faut pas qu’il soit dit que l’historien recrache le sang versé par les rois et boit le sang versé par les peuples ; il ne faut pas qu’il soit dit que, parce qu’il y a sur lui un fatal reflet de pourpre, la cause du faible est désertée ; il ne faut pas qu’il soit dit