Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome IX.djvu/409

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Elles intervenaient. Elles étaient là comme le chœur dans la tragédie antique. Elles dégageaient la philosophie des situations ; elles commandaient les entrées et les sorties ; elles venaient en aide à ceux qui manquaient de mémoire, rappelant à tous le rôle, le devoir, le but, l’idée, le mot. Drame démesuré dont les événements étaient les personnages et le peuple le souffleur.

Les tribunes avaient leurs hommes, parfois presque aussi fameux que ceux de l’Assemblée. Là s’agitaient les orateurs des clubs populaires, Delcloche, Vincent, Tollède. Tel mot qui, dit dans l’Assemblée, eût fait sourire Marat, dit dans les tribunes, le faisait pâlir. Un jour, le 12 mars, il traita Fournier l’américain de scélérat, une voix des tribunes lui cria : Tais-toi, domestique des princes ! Et Marat se souvint qu’il avait été médecin des écuries du comte d’Artois. C’est dans ces tribunes-là qu’apparaissait de temps en temps ce sauvage juré Renaudin qui disait : Je suis une bache. C’est là que vint un jour Chamfort qui applaudissait et disait : Voudriez-vous qu’on nettoyât les écuries d’Augias avec un plumeau ? Là passaient toutes les figures du temps, Audouin, le prêtre que Pache avait pris pour gendre, le sincère et éloquent Loustalot, Nolleau, ancien procureur au parlement, qui avait eu pour premier clerc Brissot et pour deuxième clerc Robespierre, le curé de Saint-Germain des Prés, Keravenanc, qui avait marié Danton, le curé de Saint-Sulpice, Pancemont, qui avait Momoro pour paroissien et qui eut la belle madame Momoro déesse de la raison dans son église, l’oncle de Barère, Daure, par qui Malesherbes fit parvenir sa demande de défendre le roi, l’honnête Cahier de Gerville qui avait été ministre avant Roland et qui, lorsqu’il parlait dans le conseil, s’arrêtait court à chaque craquement de la boiserie, s’imaginant que la reine, cachée, écoutait ; Trouvé qui écrivait dans le Moniteur : Quoi ! on verra tous les jours, dans la même tribune, les mêmes visages ! Là se dessinait, parmi ces faces attentives, l’encolure massive de Coffinhal ; là on entrevoyait parfois un spectateur funèbre, acteur horrible ailleurs, le Laubardemont de la république, le Jeffryes de la révolution, Fouquier-Tinville, épais cheveux noirs, profil d’oiseau de proie, longue lévite, grosse cravate, gilet croisé, pantalon entrant dans de lourdes bottes à revers jaunes, venant, sa journée finie, à la Convention s’inspirer, ayant, comme beaucoup de juges, la férocité de sa place.

Cet homme ne se dérangeait que pour la Convention et le Comité de salut public, dont il prenait les ordres, vivait pour tuer, couchait au tribunal sur un matelas à terre, se plaignait de n’avoir pas le temps d’embrasser sa femme et ses enfants, n’embrassait que la guillotine, maîtresse à laquelle il donnait toutes ses heures et qui finit par refermer ses deux bras rouges sur lui.

Là se montra un moment, dans un rayonnement de gloire vite effacé, ce lamentable Dumouriez, un intrigant dans un vaillant, sauvant la France et la vendant, élevant l’Argonne à la hauteur des Thermopyles et terminant l’épopée par un imbroglio, sublime sur le théâtre, abject dans la coulisse, ayant dans l’histoire le commencement d’un héros et la fin d’un traître, quelque chose comme Léonidas pensionné par Xercès. Là se pressaient, mêlés à la sombre foule, ce municipal Albertier qui, voyant sur la cheminée de Louis XVI, au Temple, une horloge signée Lepaute, horloger du roi, avait mis un pain à cacheter sur le mot roi, Duplay, hôte de Robespierre, Brochet, séide de Marat, Monville, ami d’Égalité, Talleyrand, ce masque.