Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/221

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IX

haïr est aussi fort qu’aimer

La reine Anne avait autour d’elle plusieurs de ces voix basses. Barkilphedro en était une.

Outre la reine, il travaillait, influençait et pratiquait sourdement lady Josiane et lord David. Nous l’avons dit, il parlait bas à trois oreilles. Une oreille de plus que Dangeau. Dangeau ne parlait bas qu’à deux, du temps où, passant sa tête entre Louis XIV épris d’Henriette sa belle-sœur, et Henriette éprise de Louis XIV son beau-frère, secrétaire de Louis à l’insu d’Henriette et d’Henriette à l’insu de Louis, situé au beau milieu de l’amour des deux marionnettes, il faisait les demandes et les réponses.

Barkilphedro était si riant, si acceptant, si incapable de prendre la défense de qui que ce soit, si peu dévoué au fond, si laid, si méchant, qu’il était tout simple, qu’une personne royale en vînt à ne pouvoir se passer de lui. Quand Anne eut goûté de Barkilphedro, elle ne voulut pas d’autre flatteur. Il la flattait comme on flattait Louis le Grand, par la piqûre à autrui. — Le roi étant ignorant, dit madame de Montchevreuil, on est obligé de bafouer les savants.

Empoisonner de temps en temps la piqûre, c’est le comble de l’art. Néron aime à voir travailler Locuste.

Les palais royaux sont très pénétrables ; ces madrépores ont une voirie intérieure vite devinée, pratiquée, fouillée, et au besoin évidée, par ce rongeur qu’on nomme le courtisan. Un prétexte pour entrer suffit. Barkilphedro ayant ce prétexte, sa charge, fut en très peu de temps chez la reine ce qu’il était chez la duchesse Josiane, l’animal domestique indispensable. Un mot qu’il hasarda un jour le mit tout de suite au fait de la reine ; il sut à quoi s’en tenir sur la bonté de sa majesté. La reine aimait beaucoup son lord steward, William Cavendish, duc de Devonshire, qui était très imbécile. Ce lord, qui avait tous les grades d’Oxford et ne savait pas l’orthographe, fit un beau matin la bêtise de mourir. Mourir, c’est fort imprudent à la cour, car personne ne se gêne plus pour parler de vous. La reine, Barkilphedro présent, se lamenta, et finit par s’écrier en soupirant : — C’est dommage que tant de vertus fussent portées et servies par une si pauvre intelligence !

— Dieu veuille avoir son âne ! murmura Barkilphedro, à demi-voix et en français.

La reine sourit. Barkilphedro enregistra ce sourire.