Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/368

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L'HOMME QUI RIT

tu ne veuilles sentir lentement éclore à tes lèvres l’écume affreuse du sépulcre, oh ! je t’adjure et te conjure, entends-moi ! je t’appelle à ton propre secours, aie pitié de toi-même, fais ce qui t’est demandé, cède à la justice, obéis, tourne la tête, ouvre les yeux, et dis si tu reconnais cet homme !

Le patient ne tourna pas la tête et n’ouvrit pas les yeux.

Le shériff jeta un coup d’œil tour à tour au justicier-quorum et au wapentakc.

Le justicier-quorum ôta à Gwynplaine son chapeau et son manteau, le prit par les épaules et lui fit faire face à la lumière du côté de l’homme enchaîné. Le visage de Gwynplaine se détacha dans toute cette ombre, avec son relief étrange, pleinement éclairé.

En même temps le wapentake se courba, saisit par les tempes entre ses deux mains la tête du patient, tourna cette tête inerte vers Gwynplaine, et de ses deux pouces et de ses deux index écarta les paupières fermées. Les yeux farouches de l’homme apparurent.

Le patient vit Gwynplaine.

Alors, soulevant lui-même sa tête et ouvrant ses paupières toutes grandes, il le regarda.

Il tressaillit autant qu’on peut tressaillir quand on a une montagne sur la poitrine, et il cria :

— C’est lui ! oui ! c’est lui !

Et, terrible, il éclata de rire.

— C’est lui ! répéta-t-il.

Puis il laissa retomber sa tête sur le sol, et il referma les yeux.

— Greffier, écrivez, dit le shériff.

Gwynplaine, quoique terrifié, avait fait jusqu’à ce moment-là à peu près bonne contenance. Le cri du patient : C’est lui ! le bouleversa. Ce : Greffier, écrivez, le glaça. Il lui sembla comprendre qu’un scélérat l’entraînait dans sa destinée, sans que lui, Gwynplaine, pût deviner pourquoi, et que l’inintelligible aveu de cet homme se fermait sur lui comme la charnière d’un carcan. Il se figura cet homme et lui attachés au même pilori à deux poteaux jumeaux. Gwynplaine perdit pied dans cette épouvante, et se débattit. Il se mit à balbutier des bégaiements incohérents, avec le trouble profond de l’innocence, et, frémissant, effaré, éperdu, il jeta au hasard les premiers cris qui lui vinrent et toutes ces paroles de l’angoisse qui ont l’air de projectiles insensés.

— Ce n’est pas vrai. Ce n’est pas moi. Je ne connais pas cet homme. Il ne peut pas me connaître puisque je ne le connais pas. J’ai ma représentation de ce soir qui m’attend. Qu’est-ce qu’on me veut ? Je demande ma liberté. Ce n’est pas tout ça. Pourquoi m’a-t-on amené dans cette cave ? Alors il n’y