Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/519

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II

résidu

Gwynplaine sortit de la maison, et se mit à explorer dans tous les sens le Tarrinzeau-field ; il alla partout où, la veille, on voyait un tréteau, une tente, ou une cahute. Il n’y avait plus rien. Il frappa aux échoppes, quoique sachant très bien qu’elles étaient inhabitées. Il cogna à tout ce qui ressemblait à une fenêtre, ou à une porte. Pas une voix ne sortit de cette obscurité. Quelque chose comme la mort était venu là.

La fourmilière avait été écrasée. Visiblement une mesure de police avait été prise. Il y avait eu ce qu’on appellerait de nos jours une razzia. Le Tarrinzeau-field était plus que désert, il était désolé, et l’on y sentait dans tous les recoins le grattement d’une griffe féroce. On avait, pour ainsi dire, retourné les poches de ce misérable champ de foire, et tout vidé.

Gwynplaine, après avoir tout fouillé, quitta le bowling-green, entra dans les rues tortueuses de l’extrémité appelée l’East-point, et se dirigea vers la Tamise.

Il franchit quelques zigzags de ce réseau de ruelles où il n’y avait que des murs et des haies, puis il sentit dans l’air le frais de l’eau, il entendit le glissement sourd du fleuve, et brusquement il se trouva devant un parapet.

C’était le parapet de l’Effroc-stone.

Ce parapet bordait un tronçon de quai très court et très étroit. Sous le parapet la haute muraille Effroc-stone s’enfonçait à pic dans une eau obscure.

Gwynplaine s’arrêta à ce parapet, s’y accouda, prit sa tête dans ses mains, et se mit à penser, ayant cette eau au-dessous de lui.

Regardait-il l’eau ? Non. Que regardait-il ? L’ombre. Non pas l’ombre hors de lui, mais l’ombre au dedans de lui.

Dans le mélancolique paysage de nuit auquel il ne faisait pas attention, dans cette profondeur extérieure où son regard n’entrait point, on pouvait distinguer des silhouettes de vergues et de mâts. Sous l’Effroc-stone, il n’y avait que le flot, mais le quai en aval s’abaissait en rampe insensible et aboutissait, à quelque distance, à une berge que longeaient plusieurs bateaux, les uns en arrivage, les autres en partance, communiquant avec la terre par de petits promontoires d’amarrage, construits exprès, en pierre ou en bois, ou par des passerelles en planches. Ces navires, les uns amarrés, les autres à l’ancre, étaient immobiles. On n’y entendait ni marcher, ni parler, la bonne habitude des matelots étant de dormir le plus qu’ils peuvent et de ne se lever