Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/520

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L’HOMME QUI RIT

que pour la besogne. S’il y avait quelqu’un de ces bâtiments qui dût partir dans la nuit à l’heure de la marée, on n’y était pas encore réveillé.

On voyait à peine les coques, grosses ampoules noires, et les agrès, fils mêlés d’échelles. C’était livide et confus. Çà et là un falot rouge piquait la brume.

Gwynplaine ne percevait rien de tout cela. Ce qu’il considérait, c’était la destinée.

Il songeait, visionnaire éperdu devant la réalité inexorable.

Il lui semblait entendre derrière lui quelque chose comme un tremblement de terre. C’était le rire des lords.

Ce rire, il venait d’en sortir. Il en était sorti souffleté.

Souffleté par qui !

Par son frère.

Et en sortant de ce rire, avec ce soufflet, se réfugiant, oiseau blessé, dans son nid, fuyant la haine et cherchant l’amour, qu’avait-il trouvé ?

Les ténèbres.

Personne.

Tout disparu.

Ces ténèbres, il les comparait au songe qu’il avait fait.

Quel écroulement !

Gwynplaine venait d’arriver à ce bord sinistre, le vide. La Green-Box partie, c’était l’univers évanoui.

La fermeture de son âme venait de se faire.

Il songeait.

Qu’avait-il pu se passer ? Où étaient-ils ? On les avait enlevés évidemment. Sa destinée avait été sur lui Gwynplaine un coup, la grandeur, et sur eux un contre-coup, l’anéantissement. Il était clair qu’il ne les reverrait jamais. On avait pris des précautions pour cela. Et l’on avait fait en même temps main basse sur tout ce qui habitait le champ de foire, à commencer par Nicless et Govicum, afin qu’aucun renseignement ne pût lui être donné. Dispersion inexorable. Cette redoutable force sociale, en même temps qu’elle le pulvérisait, lui, à la chambre des lords, les avait broyés, eux, dans leur pauvre cabane. Ils étaient perdus. Dea était perdue. Perdue pour lui. À jamais. Puissances du ciel ! où était-elle ? Et il n’avait pas été là pour la défendre ! Faire des conjectures sur des absents qu’on aime, c’est se mettre à la question. Il s’infligeait cette torture. À chaque coin qu’il s’enfonçait, à chaque supposition qu’il faisait, il avait un sombre rugissement intérieur.

À travers une succession d’idées poignantes, il se souvenait de l’homme évidemment funeste qui lui avait dit se nommer Barkilphedro. Cet homme lui avait écrit dans le cerveau quelque chose d’obscur qui à présent reparais-