Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/525

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RÉSIDU.

trouve Gwynplaine inutile. Il s’était ouvert le ventre, il s’était arraché le foie et le cœur, il avait montré ses entrailles, et on lui avait crié : Joue ta comédie ! Chose navrante, lui-même il riait. L’affreuse chaîne lui liait l’âme et empêchait sa pensée de monter jusqu’à son visage. La défiguration allait jusqu’à son esprit, et, pendant que sa conscience s’indignait, sa face lui donnait un démenti et ricanait. C’était fini. Il était l’Homme qui Rit, cariatide du monde qui pleure. Il était une angoisse pétrifiée en hilarité, portant le poids d’un univers de calamité, et muré à jamais dans la jovialité, dans l’ironie, dans l’amusement d’autrui ; il partageait avec tous les opprimés, dont il était l’incarnation, cette fatalité abominable d’être une désolation pas prise au sérieux ; on badinait avec sa détresse ; il était on ne sait quel bouffon énorme sorti d’une effroyable condensation d’infortune, évadé de son bagne, passé dieu, monté du fond des populaces au pied du trône, mêlé aux constellations, et, après avoir égayé les damnés, il égayait les élus ! Tout ce qu’il y avait en lui de générosité, d’enthousiasme, d’éloquence, de cœur, d’âme, de fureur, de colère, d’amour, d’inexprimable douleur, aboutissait à ceci, un éclat de rire ! Et il constatait, comme il l’avait dit aux lords, que ce n’était point là une exception, que c’était le fait normal, ordinaire, universel, le vaste fait souverain tellement amalgamé à la routine de vivre qu’on ne s’en apercevait plus. Le meurt-de-faim rit, le mendiant rit, le forçat rit, la prostituée rit, l’orphelin, pour gagner sa vie, rit, l’esclave rit, le soldat rit, le peuple rit ; la société humaine est faite de telle façon que toutes les perditions, toutes les indigences, toutes les catastrophes, toutes les fièvres, tous les ulcères, toutes les agonies, se résolvent au-dessus du gouffre en une épouvantable grimace de joie. Cette grimace totale, il était cela. Elle était lui. La loi d’en haut, la force inconnue qui gouverne, avait voulu qu’un spectre visible et palpable, un spectre en chair et en os, résumât la monstrueuse parodie que nous appelons le monde ; il était ce spectre.

Destinée incurable.

Il avait crié : Grâce pour les souffrants ! En vain.

Il avait voulu éveiller la pitié ; il avait éveillé l’horreur. C’est la loi d’apparition des spectres.

En même temps que spectre, il était homme. C’était là sa complication poignante. Spectre extérieur, homme intérieur. Homme, plus qu’aucun peut-être, car son double sort résumait toute l’humanité. Et en même temps qu’il avait l’humanité en lui, il la sentait hors de lui.

Il y avait dans son existence de l’infranchissable. Qu’était-il ? un déshérité ? non, car il était un lord. Qu’était-il ? un lord ? non, car il était un révolté. Il était l’Apporte-lumière, trouble-fête effrayant. Il n’était pas Satan, certes, mais il était Lucifer. Il arrivait sinistre, un flambeau à la main.