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L’HOMME QUI RIT

Sinistre pour qui ? pour les sinistres. Redoutable à qui ? aux redoutés. Aussi ils le rejetaient. Entrer parmi eux ? Être accepté ? Jamais. L’obstacle qu’il avait sur la face était affreux, mais l’obstacle qu’il avait dans les idées était plus insurmontable encore. Sa parole avait paru plus difforme que sa figure. Il ne pensait pas une pensée possible en ce monde des grands et des puissants dans lequel une fatalité l’avait fait naître et dont une autre fatalité l’avait fait sortir. Il y avait, entre les hommes et son visage, un masque, et, entre la société et son esprit, une muraille. En se mêlant, dès l’enfance, bateleur nomade, à ce vaste milieu vivace et robuste qu’on nomme la foule, en se saturant de l’aimantation des multitudes, en s’imprégnant de l’immense âme humaine, il avait perdu, dans le sens commun de tout le monde, le sens spécial des classes reines. En haut, il était impossible. Il arrivait tout mouillé de l’eau du puits Vérité. Il avait la fétidité de l’abîme. Il répugnait à ces princes, parfumés de mensonges. À qui vit de fiction, la vérité est infecte. Qui a soif de flatterie revomit le réel, bu par surprise. Ce qu’il apportait, lui Gwynplaine, n’était pas présentable ; c’était, quoi ? la raison, la sagesse, la justice. On le rejetait avec dégoût.

Il y avait là des évêques. Il leur apportait Dieu. Qu’était-ce que cet intrus ? Les pôles extrêmes se repoussent. Nul amalgame possible. La transition manque. On avait vu, sans qu’il y eût eu d’autre résultat qu’un cri de colère, ce vis-à-vis formidable : toute la misère concentrée dans un homme face à face avec tout l’orgueil concentré dans une caste.

Accuser est inutile. Constater suffit. Gwynplaine constatait, dans cette méditation au bord de son destin, l’immensité inutile de son effort. Il constatait la surdité des hauts lieux. Les privilégiés n’ont pas d’oreille du côté des déshérités. Est-ce la faute des privilégiés ? non. C’est leur loi, hélas ! Pardonnez-leur. S’émouvoir, ce serait abdiquer. Où sont les seigneurs et les princes, il ne faut rien attendre. Le satisfait, c’est l’inexorable. Pour l’assouvi, l’affamé n’existe point. Les heureux ignorent, et s’isolent. Au seuil de leur paradis comme au seuil de l’enfer, il faut écrire : « Laissez toute espérance. »

Gwynplaine venait d’avoir la réception d’un spectre entrant chez les dieux.

Ici tout ce qu’il avait en lui se soulevait. Non, il n’était pas un spectre, il était un homme. Il le leur avait dit, il le leur avait crié, il était l’Homme.

Il n’était pas un fantôme. Il était une chair palpitante. Il avait un cerveau, et il pensait ; il avait un cœur, et il aimait ; il avait une âme, et il espérait. Avoir trop espéré, c’était même là toute sa faute.

Hélas ! il avait exagéré l’espérance jusqu’à croire en cette chose éclatante et obscure, la société. Lui qui était dehors, il y était rentré.