Page:Hugo - Œuvres complètes, Impr. nat., Roman, tome VIII.djvu/569

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FRAGMENTS

manteau de Strozzi. CorcovitaTriboulet, PedasonLepelu, StavirazaMilletoits, tous ces porte-marotte, ont été d’efficaces amuseurs du trône ; ils ont fait éclater de rire l’ennui royal, l’un par sa claudication, l’autre par ses verrues, l’autre par son bégaiement, l’autre par ses omoplates trop hautes et trop étroites contenant la phtisie, etc. On se tromperait si l’on croyait que ces chefs-d’œuvre de la difformité complète, absolue et Irréprochable, sont des créations pures et simples de la nature. La nature n’a pas tant de talent que cela. L’art l’a aidée. La nature ébauche volontiers l’horrible, mais pour achever le monstre il faut l’homme. C’est à cela que servaient les comprachicos. La nature ne faisant point de monstres parfaits, les comprachicos comblaient cette lacune.

En Angleterre, après la restauration des Stuarts, un besoin social s’était manifesté, un profond besoin de joie. Dans l’antiquité, au moyen âge et jusqu’au dix-huitième siècle, ce besoin de joie, propre à ce qu’on nomme les hautes sphères, a produit les bouffons de palais. Les princes et les seigneurs ne pouvaient se passer de ce complément. Être puissant, être beau, être jeune, être bien portant, ne suffit pas ; c’est même fastidieux, si l’on n’a pas près de soi le faible, le laid, le vieux, le malade, pour jouer avec. L’infortune d’autrui, douce comparaison perpétuelle qui rehausse votre félicité. Vous avez le quine du bonheur, celui-ci a le quine du malheur ; assaisonnement. Ainsi s’efface la monotonie de la prospérité sans ombre ; il y a dans votre destinée quelqu’un de malheureux, qui n’est pas vous. Par-dessus le marché, forcez ce misérable à rire ; confrontez son rire avec le vôtre ; ajoutez à votre gaîté hautaine composée de tous les triomphes et d’aucune pitié, cette gaîté soumisehumiliée, formée d’un tas de souffrances et pleine de rage, démêlez cette rage insubmersible sous votre joie, amusez-vous à toucher du doigt l’impuissance de cet ennemi qui vous caresse, de cette morsure qui vous baise, et vous verrez quel redoublement d’extase il y aura en vous. Volupté et cruauté sont synonymes. Sentir souffrir, et voir rire, quel raffinement ! Le bouffon de cour procure aux maîtres cette satisfaction. Cet amuseur est un torturé. C’est le banni, il entre, et il reste le banni. Complication profonde de jouissance.

Ajoutez à ce mystère de délices la plénitude d’orgueil que vous donne l’humiliation d’un autre. Son grotesque vous constate sublime. C’est votre preuve faite par votre contraire. C’est mieux que votre extrême qui vous touche, c’est votre extrême qui vous cajole. C’est la certitude de vos félicités qui vous arrive concrétée dans une misère consentante. Adhésion farouche d’un éclat de rire. Rien ne vous affirme à vous-même comme cette présence gaie du malheur.

Cette résignation est votre prisonnière. Ce malheur est votre vaincu. Il traîne une chaîne mélodieuse pour vos oreilles. Sans que vous vous en rendiez bien compte ( — car vous n’êtes pas méchant — ), cette angoisse prosternée et vile, cette douleur admise à vos fêtes, cette détresse complaisante soulignant tout ce que vous avez avec tout ce qui lui manque, ce désespoir folâtrant pour vous distraire, dégage en vous une vague et enivrante conscience de votre suprématie.

Autre jouissance, prise encore plus profondément, c’est-à-dire plus bas : ce bouf-