Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/112

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desseins de mon bien-aimé cousin de Russie, j’estime seulement qu’il importe de détruire… moralement, le succès que ne manquerait pas de s’attribuer dans cette affaire la diplomatie française.

— Ah ! ce roi de Prusse, grommela Louis, comme je le reconnais bien là.

Mais son visage se décomposa, sa bouche s’ouvrit pour un cri d’angoisse qu’il retint à grand’peine. La douleur, un instant domptée, tenaillait de nouveau le pauvre corps obèse du monarque.

— Et qu’a-t-il imaginé à cet effet, continua le comte sans paraître s’apercevoir de la torture de son royal interlocuteur ? Ceci. Faire assassiner Napoléon dans son île d’Elbe, certain que ce meurtre sera imputé aux Bourbons et déterminera l’éclosion de la guerre civile en France. L’émeute occasionnée, cet après-midi même, par les obsèques de la Raucourt, démontre qu’il ne se trompe pas dans ses appréciations.

— Eh ! que veut-on que j’y fasse ? gémit le roi. Tout se ligue contre moi.

— Lors d’une première entrevue, où le respect, l’émotion ont paralysé ma langue, j’ai exposé au Roi la situation. Je le supplie de me permettre de revenir sur ce sujet. Courrier de M. de Talleyrand, à l’instant où je vais avoir le grand honneur de lui rapporter les paroles de Votre Majesté, je souhaite n’épargner rien pour éviter tout malentendu, entre qui ordonne et qui obéit pour la grandeur de la France.

Le visage du souverain exprima la contrariété, mais M. de Blacas répéta :

— Pour la grandeur de la France.

Et Louis XVIII murmura :

— Parlez donc, car, moi non plus, je ne veux être cause d’un malentendu.

— J’obéis, Sire. M. de Talleyrand a remarqué que l’Autriche et l’Angleterre préféreraient à un meurtre un exil en un point plus éloigné des côtes d’Europe. Ces États seraient d’avis d’enlever Napoléon et de le transférer, soit dans l’une des îles Açores ou du Cap-Vert, soit dans l’îlot de Sainte-Hélène, perdu au milieu des flots du golfe de Guinée [1].

— Eh bien, qu’ils fassent valoir leurs désirs.

— L’opinion de Votre Majesté leur donnerait une grande force.

— Mon opinion ?

— Si Votre Majesté consentait à écrire à M. de Talleyrand qu’elle se rallierait volontiers à la dernière combinaison…

  1. Souvenirs diplomatiques de Lord Castlereagh, délégué britannique au Congrès de Vienne.