Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/120

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— Enfin, je m’entends. Mais je reprends mon raisonnement. Nous sommes d’accord, la vie de d’Artin nous est sacrée. Seulement qu’est-ce que nous en ferons ?

Et lentement :

— Car enfin, on ne peut pas se borner à lui souhaiter poliment le bonsoir et à le laisser libre de dénoncer notre petite opération. D’abord ce serait dangereux pour nous ; cela n’est rien ; mais en outre le succès de l’entreprise deviendrait très problématique.

Ses auditeurs avaient courbé la tête, réduits au silence par la logique impitoyable des faits.

— Pas de réponse, fit Bobèche satisfait. La générosité est une belle chose que j’approuve, quand elle n’est pas trop périlleuse ; mais en tout cas, elle doit être doublée d’adresse.

— Enfin, gronda Milhuitcent, où veux-tu en venir ?

— À ceci, qu’il est absurde de laisser derrière nous un ennemi libre de contrecarrer nos projets.

— Tu es sanguinaire, Bobèche.

— Point, mais la prudence m’inspire.

— Je te comprends, je t’excuse. Hélas ! d’Artin est mon frère, et je ne puis me résoudre à le frapper.

— Mort et sang, gronda le pitre en plantant son regard dans celui d’Espérat, celui qui gémit là-bas, à l’île d’Elbe, est mon Empereur et je veux le délivrer. Es-tu d’avis de le sacrifier à d’Artin ?

— Qui tout enfant, t’a jeté hors de ta famille, appuya sévèrement Henry ; qui m’a mis, moi, fils de ta nourrice, Marion Pandin, à la place qu’il te ravissait.

— Qui a déshonoré la maison de ton père, reprit Bobèche.

— Livré ta sœur, la douce Lucile, aux combinaisons odieuses des Alliés.

— Causé la mort du comte de Rochegaule !

— Assassiné Marion Pandin !

— Fait célébrer le mariage honteux de Lucile et d’Enrik Bilmsen !

— Et amené ainsi la chute de l’Empereur.

Espérat se taisait. Ses mains tremblantes se crispaient sur son visage, tandis que les voix de ses amis alternaient, réveillant, en une sombre litanie, la série des crimes du vicomte d’Artin.

Au fond de lui-même, la raison lui criait que ce serait justice de punir le gentilhomme lâche, félon, parjure ; mais il résistait à cette pensée. Une horreur secouait sa chair. Était-ce la voix du sang qui parlait en lui ? Qui pourrait le dire ?