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CHAPITRE II

Où il est démontré qu’une diligence mène plus sûrement au but qu’un carrosse


Plusieurs mois se sont écoulés depuis que M. de la Valette a signé le pacte de dévouement dans la caverne d’Apremont.

Le printemps, l’été, l’automne ont passé. L’hiver maussade durcit la terre et plaque ses voiles gris sur le ciel attristé.

La nature est en deuil ; le visage des hommes exprime la tristesse. Il semble qu’aux frimas de la nature, corresponde un froid des âmes. Après l’épopée éblouissante, où la France a mis tout son sang au service de l’Idée, la vie présente apparaît morne, terne, plate, ennuyeuse.

La France, prêtresse inspirée de la religion nouvelle de Liberté, souffre d’avoir été chassée du temple par l’Europe coalisée. Elle se sent jalousement surveillée, étroitement garrottée, et le sentiment de la justice de sa cause, de cette cause qu’elle est désormais impuissante à défendre, lui est une amertume de plus.

Aussi, le 24 décembre, la barrière des Gobelins était-elle à peu près déserte, bien que l’on attendît l’arrivée de la diligence de Dijon.

Vers dix heures trente-cinq du matin, la lourde voiture apparut sur la route, cahotante, sonnant la ferraille.

À l’intérieur, parmi les voyageurs, se remarquait un petit vieillard dont les cheveux grisonnants retombaient raides, cachant en partie le front.

Vêtu d’un manteau puce, lequel en s’ouvrant laissait apercevoir une blouse et un pantalon de grossier velours gris, coiffé d’un chapeau à larges bords, les mains garanties par des moufles (gants sans doigts) fourrées, se croisant sur un bâton noueux, l’homme donnait l’impression d’un paysan. Mais ses petits yeux vifs, pétillants de malice et d’intelligence, eussent embarrassé un observateur. Ce n’était pas là le regard sans profondeur des bonnes gens de la campagne.

Comme la diligence franchissait la barrière, entre les deux pavillons d’octroi, agrémentés d’une colonnade lourde et disgracieuse, un élégant person-