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CHAPITRE XV

Le bon ange du Génie


Quoi qu’on leur eût conté, à Paris, de l’indifférence de l’épouse impériale, les trois amis restaient écrasés.

Ils venaient de comprendre qu’il y avait dans ce cerveau futile, auréolé des cheveux blonds des Habsbourg, une haine féroce, sans bornes, de femme vaniteuse contre un vaincu de la vie.

Hélas ! elles sont nombreuses ces « créatures de luxe », serties de toutes les prétentions, sauf de celles d’être mères, d’être compagnes, d’être nobles, d’être saintes et sacrées ; elles sont légion ces folles, pour lesquelles l’existence est un immense carrousel, où elles s’arrogent le droit de couronner les victorieux et d’écraser sous les talons impitoyables de leurs petits souliers ceux que trahit la fortune.

Monstres hideux cachés sous une gracieuse enveloppe, anarchistes de la famille, hostiles au devoir, leurs yeux caressants sont mortels, leurs parfums sont empoisonnés, et dans le froufrou de leurs robes, où la dentelle s’unit à la soie, où l’or et le diamant jettent des scintillements d’étoiles, passent les soupirs anxieux des ténèbres, les gémissements étouffés de l’enfer du monde.

Ni Espérat ni ses amis ne bougeaient.

Une immense désespérance pesait sur eux.

Et, impression plus horrible encore, ils sentaient en eux monter la pitié pour le pauvre grand homme à qui appartenait tout leur dévouement.

La pitié, fille du ciel, la pitié qui caresse l’infortune et relève l’opprimé, devenait dans ce cas un élément de découragement de plus.

À quoi bon redresser un trône ? à quoi bon lutter contre l’adversité ? Napoléon n’était-il pas condamné par la Providence, puisque le cœur de sa femme, celui de son enfant lui étaient fermés ?