Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/133

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— Oh ! dit tristement Espérat, la comtesse pensera comme l’impératrice. Nous avons eu tort de dévaliser d’Artin, de risquer notre tête. Nous nous heurtons à l’impossible.

Pour que le vaillant jeune homme parlât ainsi, il fallait qu’il eût atrocement souffert depuis l’heure où, plein de foi dans la réussite de son projet, il était entré au château de Schœnbrünn.

— Que dis-tu ? gronda Bobèche en saisissant son ami par le bras.

— Je dis que je ne crois plus.

— Tu es fou !

— Non, je l’étais avant ; maintenant j’ai repris ma raison.

Le pitre se sentit frémir.

Les regards d’Espérat étaient égarés :

— Reviens à toi, supplia doucement Bobèche. Après tout, nous n’avions pas compté sur le bon vouloir de l’Autrichienne, mais sur celui de Mme de Walewska.

— Quand la mère du roi de Rome abandonne l’Empereur, penses-tu qu’une autre femme… ?

— La comtesse fut la seule amie véritable…

— Du maître triomphant, oui. Aujourd’hui, est-ce que l’on avoue son amitié pour le proscrit ?

— Tu la calomnies.

— Hélas ! Je vois juste. Partons.

— Que prétends-tu faire ?

— Me rendre à l’île d’Elbe, m’agenouiller devant lui, lui crier : Voici ce que nous avons appris, Sire. Décidez. Je réclame seulement la permission de vivre ou de mourir auprès de vous.

La voix d’Espérat sonnait en accents déchirants.

Pour la première fois, le vaillant jeune homme doutait de l’avenir. Pour la première fois, il admettait la possibilité de la chute définitive du grand Capitaine.

Et de cet état d’esprit nouveau que, la veille encore, il eût considéré comme insensé, résultait pour lui un abattement effroyable.

Le rocher de Sisyphe roulait au bas de la montagne inaccessible, mais en roulant, il avait écrasé le cœur d’Espérat.

Cependant, le jeune homme s’était relevé.

— Venez, ordonna-t-il à ses amis.

Ceux-ci le suivirent.

Tous trois sortirent de leur cachette, descendirent dans l’allée sablée que Marie-Louise parcourait tout à l’heure.