Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/22

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Ranes, dont les jardins semblaient continuer le sien, elle avait pour vis-à-vis les futaies du parc de la Rochefoucauld. On y était bien chez soi. Une fois les portes franchies, nul œil indiscret ne pouvait épier les mouvements des habitants. Il était même aisé d’entrer ou de sortir sans être aperçu des voisins.

Espérat, puisque lui-même s’était nommé, fit toutes ces remarques lorsque les vantaux se refermèrent sur le carrosse avec un bruit sourd.

Le véhicule pénétra dans la cour, décrivit une courbe et vint stopper au bas du perron.

Déjà le laquais avait sauté à terre. Il ouvrit la portière :

— Nous sommes arrivés, questionna le voyageur ?

— Oui, Maître Denis.

— Je ne vois pas M. le comte d’Artin-Rochegaule.

Le valet eut un vague sourire. Vraiment, il trouvait amusant cet homme arrivant de Provence, qui avait la prétention d’être reçu comme un égal par un gentilhomme. Mais on lui avait recommandé de se montrer respectueux, et il répliqua gravement :

— M. le comte est sorti. Dès qu’il rentrera, je l’avertirai de votre présence.

— Oh ! bon Dieou, je voudrais pas le déranger. Mais voilà cinquante ans que je peine, sans gagner autre chose que la gêne ; je souhaite entendre de sa bouche que la fortune me sourit enfin.

— La fortune, répéta le valet ?

Avec une aimable confiance, le pseudo Denis reprit :

— Eh oui ! Il m’a écrit : « Ma pauvre sœur est bien à plaindre ; sa cervelle, elle est pavée de papillons noirs. Venez, guérissez-la. Je vous alloue cent francs par jour. » Té, cent francs, ça se trouve pas dans une olive.

— Sûrement non, appuya son interlocuteur à la fois charmé de la confidence et intéressé par la somme. Cent francs ; c’est un bon métier que d’être médecin.

— Vé, j’ai étudié cinquante ans, mon digne Monsou.

Le laquais se gratta la tête.

— Cinquante, c’est long. J’aimerais bien les cent francs sans les cinquante ans de travail.

Tous deux se mirent à rire.

Décidément le rebouteur plaisait au domestique. Il était causeur et pas fier.

Aussi le serviteur reprit-il d’un ton amical.