Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/235

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— En colonne, mes amis, dirigeons-nous vers Grasse.

Une heure plus tard, la petite armée du souverain, qui venait reconquérir son trône, arrêtait une voiture contenant un voyageur.

Celui-ci était conduit devant Napoléon, qui s’écriait en l’apercevant :

— M. le prince de Monaco !

Et comme le prince, très inféodé au roi, baissait la tête, sans pouvoir cacher son inquiétude, l’Empereur reprit :

— Où alliez-vous ainsi en voiture ?

— Je rentrais chez moi, Sire.

— Eh bien, continuez votre route… Moi aussi, je rentre chez moi.

Un sourire, un geste et le prince s’éloigna librement, confus de la magnanimité de l’homme auquel il n’avait pas marchandé les calomnies.

Ce fut entre Cannes et Grasse que l’on établit le camp pour la nuit.

Bobèche, Espérat et Henry s’étaient joints à Marc Vidal, Tercelin et l’abbé Vaneur qui, autour d’un bon feu, surveillaient la cuisson d’une marmite d’où s’exhalait une appétissante odeur.

Souvent les yeux de Marc semblaient s’obscurcir : une expression douloureuse les remplissait de nuit.

Il se rappelait la fiancée d’autrefois, au regard brillant d’intelligence et de bonté, qu’il avait laissée, à Paris, captive de d’Artin. Belle, elle l’était toujours, mais de cette beauté dont l’âme est absente.

Et comme il restait, pensif et attristé, silencieux parmi ses compagnons qui devisaient gaiement, voilà que sur la route apparaît un mauvais cabriolet, traîné cahin-caha par une maigre haridelle.

Dans le véhicule, un seul voyageur. L’homme arrêtait la bête devant chaque feu de bivouac, paraissant interroger les soldats.

Enfin, il fouetta l’animal qui, sous cet encouragement cinglant, consentit à se mettre au petit trot.

Pas pour longtemps, du reste, car l’attelage stoppa en face du foyer autour duquel étaient rassemblés Marc Vidal et ses amis.

Ceux-ci poussèrent un même cri :

— Abraham Gœterlingue !

Oui, c’était bien le brocanteur, laissé à Paris, qui rejoignait les affiliés du groupe des Cinquante.

Fous tites pien, fit-il en riant, fous tites pien, c’est Apraham, l’ami Apraham, qui fient vaire une gommission à un prafe gapitaine.

Marc Vidal se dressa sur ses pieds, et d’une voix étranglée par l’émotion :

— À moi ?

Che l’ai bas encore tit, et fous afez téviné.