Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/239

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Pensif, il répéta par trois fois :

— Diable ! Diable ! Diable !

Mais secouant la tête :

— Bah ! tout peut encore se réparer. Napoléon n’utilisera pas la lettre de suite. Il faut donc qu’elle lui soit devenue inutile avant qu’il ait eu le temps de s’en servir.

Un sourire ironique plissa les lèvres minces du gentilhomme.

— Oui, c’est cela. Ma défaite se transforme en victoire. Ce qui devait m’abaisser m’assure une ascension. C’est cela.

Sur ces paroles énigmatiques, d’Artin rentra aux Trois Cigognes, écrivit une longue lettre à M. de Talleyrand, puis appelant le marmiton dont il avait déjà exploité la cupidité.

— Sais-tu te tenir à cheval ?

— Bien sûr, Monseigneur, repartit le gamin. Avant d’être dans la « cuisine », — il se redressa orgueilleusement, — avant, j’étais chez mon père, à la ferme, et je conduisais les chevaux.

— Mais il s’agirait de galoper durant plusieurs journées.

— Je galoperai ; Monseigneur est trop généreux pour que je ne galope pas.

— Vingt-cinq louis pour toi.

Le gâte-sauce étendit la main.

— Où voulez-vous que j’aille ?

— À Vienne, en Autriche, porter une lettre que je vais te confier.

Un quart d’heure plus tard, le petit, emportant la missive, écrite en un langage chiffré usité par Talleyrand et ses subordonnés, s’éloignait à fond de train, et à une allure non moins impétueuse, le comte reprenait la route de Paris.

Dès son arrivée, tout poudreux encore du voyage, il se présenta à l’hôtel de Blacas.

Le favori n’était pas chez lui, mais un laquais de confiance, reconnaissant le comte, l’assura qu’il rencontrerait sûrement M. le duc dans sa petite maison de Gennevilliers.

À cette époque, la plaine de Gennevilliers était encore une terre inculte, parsemée de cailloux et fréquemment recouverte par les inondations de la Seine. Une route fort mal entretenue la traversait tout entière, aboutissant à un bac permettant de passer l’eau en face du village d’Argenteuil.

Près du village d’Asnières, qui comptait cinq à six cents habitants, un chemin étroit se détachait sur la droite, pour se transformer, un kilomètre plus loin, en une avenue seigneuriale, bordée d’arbres séculaires, laquelle