Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/25

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Lucile chantonnait, semblant bercer d’une monotone mélopée un être invisible.

Sur les traits du rebouteur passèrent, fugitives, de la douleur, de la colère, une immense pitié.

Mais tout cela n’eut que la durée d’un éclair. Le visage du faux Provençal redevint indifférent.

— C’est là la malade ? prononça-t-il d’une voix exemple d’émotion.

La camériste affirma du geste.

— Bien ! laissez-moi seul avec elle. Veuillez seulement, dès l’arrivée de M. le comte, le prévenir que je suis ici.

— Bien, Monsieur le docteur.

Et la soubrette exécuta une révérence gracieuse en faisant bouffer ses jupes.

Après quoi, elle sortit vivement, non sans jeter un regard de côté pour voir si le rebouteur ne l’observait pas.

Songez donc. Un homme qui gagne cent francs par jour passerait, en dépit de la cinquantaine, pour un bon parti même autre part qu’à l’office.

Resté seul en présence de Lucile, le pseudo Denis alla à la porte, croisa avec soin les tentures, afin que nul espion ne put l’apercevoir par le trou de la serrure, puis il revint doucement à la folle qui chantonnait toujours.

— Lucile, murmura-t-il à son oreille.

Elle ne parut pas avoir entendu.

— Lucile de Rochegaule, répéta-t-il avec plus de force.

Elle continua son chant monotone.

Son interlocuteur laissa échapper un geste douloureux, mais se ressaisissant de suite, il reprit :

— Lucile, reconnais-moi, je suis Espérat Milhuitcent.

On eût dit que ce nom pénétrait dans le cerveau obscurci de la malade.

Elle fit silence, une lueur d’intelligence brilla dans ses prunelles. Il insista :

— Espérat Milhuitcent !

— Espérat Milhuitcent, murmura-t-elle d’un ton rêveur. Espérat, mon frère, l’ami de l’Empereur ; il devait me sauver.

Sa tête s’inclina. Elle cherchait.

— Ah ! poursuivit son interlocuteur, souviens-toi ! Espérat est près de toi, il a pris la place d’un inconnu appelé par d’Artin, pour surveiller celui-ci, pour veiller sur toi, pour servir l’Empereur.

Et comme elle ne répondait pas, absorbée dans une vaine rêverie.

— Laisse-moi aider ta raison. Tu as tant souffert. Écoute. Au début