Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/262

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Une reconnaissance qu’il effectuait l’avait amené jusqu’à l’auberge où, avec une joie féroce, il se rendit compte qu’Espérat se trouvait à plusieurs lieues en avant de la troupe de l’Empereur.

Le hasard lui livrait son ennemi ; il n’y avait pas à hésiter.

Que lui importait l’exilé venant reconquérir sa couronne ? Rien. Ce qui l’intéressait était de supprimer Milhuitcent, ce frère qui pourrait un jour lui réclamer son titre, sa fortune. Aussi, oubliant de Blacas, Vitrolles, Louis XVIII, il courut à l’écurie. Son cheval tout harnaché mangeait. Il interrompit le repas de la pauvre bête, lui remit le mors, s’assura que les pistolets des fontes étaient bien chargés, et sautant en selle, il s’élança à fond de train dans la direction de Grenoble qui — il l’avait appris par leur conversation — était celle des messagers de l’Empereur.

Tandis que le vent glacé s’engouffrait dans ses vêtements, lui cinglait le visage, il grommelait avec un hideux sourire :

— Ce jeune coquin d’abord. Ensuite, nous verrons à nous occuper de ma chère sœur. Folle, je l’ai crue incapable de nuire. J’ai cru qu’elle me servirait à prendre l’attitude du frère dévoué, auquel un gouvernement ne saurait rien refuser. Je me suis trompé. Soit ! Je renonce à ce rôle. Je n’ai plus rien à attendre ni du roi, ni de l’Empereur. Il ne me reste que la vengeance, elle me consolera du reste.

La route encaissée s’abaissait graduellement vers le pont de Ponthaut, jeté sur la Bonne, petit affluent du Drac. De chaque côté se dressaient des talus rocheux, presque impossibles à escalader. Le sinistre gentilhomme retint son cheval. — L’endroit serait favorable, murmura-t-il.

Un instant, il demeura perplexe, semblant réfléchir. Enfin, il prit son parti, sauta à terre, et tirant son cheval par la bride, se jeta avec lui dans une sente escarpée qui coupait la masse des rocs. La route redevint déserte ne gardant aucune trace du passage du voyageur.

Longtemps règnent le silence et la solitude. Puis un trot lointain sonne sur la terre durcie. Il se rapproche, s’enfle. Au sommet de la pente qui va vers le pont, deux cavaliers apparaissent. Ce sont le docteur Hémery et Espérat Milhuitcent.

À ce moment, tout en haut du remblai rocheux, une tête se montre un instant, une tête au visage pâle, contracté, mais cette apparition n’a que la durée de l’éclair. Celui qui guette se cache de nouveau.

Les cavaliers continuent leur course. Ils dépassent l’endroit que domine la cachette de l’espion. Alors celui-ci se dresse, découpant sur le ciel la taille de d’Artin.