Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/315

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— Vous dramatisez, général. Pour que ma tête fût en péril, il faudrait que vous trahissiez mon incognito. Or, vous en êtes incapable, étant gentilhomme. Tout ce que je risque est de me retirer sans avoir réussi dans la mission que je me suis imposée. Causons-en donc, car aussi bien, je ne suis venu que pour cela.

Le ton de badinage du comte augmenta le trouble de M. de Bourmont. Comme dominé il indiqua la chaise occupée un moment plus tôt par d’Artin, et courtoisement.

— Veuillez vous asseoir, Monsieur le comte. Je vous écoute.

L’interpellé ne se le fit pas dire deux fois.

— Qu’est M. de Bourmont, murmura-t-il. Qu’est M. de Bourmont ?

— Pardon, le but de la question m’échappe…

— Parce vous m’interrompez sans me laisser le loisir de formuler la réponse que voici : M. de Bourmont est général dans une année que la justice de l’Europe a condamnée à l’anéantissement.

— Permettez…

— Oh ! continua d’Artin sans paraître remarquer l’interruption ; nous savons comment il est entré naguère au service de Napoléon. La Vendée était pacifiée, la cause royale semblait perdue sans retour. M. de Bourmont pouvait croire éternel l’ordre de choses établi en France et se consacrer à sa défense. Il s’est montré loyal et brave ; il a bien fait.

Le général se souleva à demi sur sa chaise. Évidemment l’entretien l’irritait.

Le comte s’en aperçut et se découvrant avec un respect trop exagéré pour être sincère :

— C’est le roi Louis XVIII qui parlait ainsi.

— Le roi ? balbutia M. de Bourmont stupéfait.

— Sa Majesté elle-même, affirma flegmatiquement d’Artin. Le roi ajoutait : Je conçois encore qu’il ait repris du service au retour de l’île d’Elbe ; il était harcelé par des créanciers.

— Le roi sait cela, fit le général au comble de l’étonnement ?

— Le roi sait tout ce qui concerne les personnes auxquelles il s’intéresse.

— Voulez-vous dire que je suis de celles-là ?

— Jugez-en.

Et détachant nettement les syllabes, comme pour les faire mieux pénétrer dans l’esprit de son auditeur, le fourbe acheva :

— À présent, la conduite de Bourmont me paraît inexplicable. Que dans ses ennuis, il se soit adressé à son ancien chef plutôt qu’à moi, je