Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/327

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— On m’appelle aussi autrement.

Sur le point de prononcer le nom de Rochegaule, le jeune homme s’arrêta. Non, c’eût été se réclamer de la qualité de frère de d’Artin. Le fourbe n’eût pas manqué d’attribuer ces paroles à la peur. Aussi, comme Blücher surpris demandait :

— Quel autre nom vous applique-t-on ?

Il répliqua lentement, les yeux fixés sur son frère :

— Un nom ne signifie rien. Je suis celui que l’on appelle Espérat.

— Grand ami de l’Usurpateur.

Milhuitcent sourit dédaigneusement et d’une voix forte :

— J’ai l’honneur d’être tout dévoué à Sa Majesté Napoléon, Empereur des Français.

Le feld-maréchal approuva de la tête :

— Bien répondu. Il a du sang, ce garçon.

Puis reprenant l’entretien.

— On prétend que Napoléon n’a point de secrets pour vous.

— Sa Majesté a daigné parfois m’accorder quelque confiance.

— Eh bien, cela me décide. Moi aussi, j’ai besoin d’un ami jeune, actif, entreprenant. Je vous prends. Confiance pour confiance, et vous aurez en moi un ami sûr.

S’il avait compté surprendre son interlocuteur, Blücher fut aussitôt déçu.

— L’amitié d’un grand homme est flatteuse, certes, repartit Milhuitcent, et si j’étais libre, j’accepterais avec gratitude. Par malheur j’ai aliéné ma liberté, j’ai choisi une amitié précieuse et je m’y tiens.

À ces mots, le maréchal qui s’était contenu jusque-là (la douceur chez lui était anormale) changea de ton.

— Votre liberté n’est pas aliénée, mon garçon, elle est morte.

— Pas encore, puisque je vis.

— L’existence humaine est fragile.

La menace ne produisit pas plus d’effet que les bonnes paroles.

Espérat éclata de rire :

— Je comprends. J’ai déjà vu de quelle façon la Sainte-Alliance entend la justice. On enlève un homme ; on le conduit garrotté dans un camp. Une fois là, on l’accuse d’espionnage et on le condamne à mort. C’est ainsi que vous et les vôtres avez procédé à l’égard du capitaine Marc Vidal, mon frère d’armes.

Blücher tressaillit.

En dépit de sa rudesse, le feld-maréchal était un soldat. L’accusation