Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/336

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Les Français, murmure le captif avec une joie profonde.

Il se souvient que Napoléon a désigné sur la carte, la plaine de Fleurus comme devant être le théâtre de la défaite de Blücher.

Les deux généraux vont se rencontrer là, donc, Blücher est vaincu.

Peut-être le geôlier devine-t-il les pensées du prisonnier, et il raille :

— On va les corriger.

Milhuitcent ne sourcille même pas. Toute la matinée, les troupes se déploient en ligne de bataille.

Par un raffinement de cruauté, Christian s’est procuré une lunette d’approche, et il l’a prêtée à Espérat, avec ce commentaire ironique :

— Regarde-les bien, tes amis ; car ce soir, il n’en restera guère.

Le jeune homme a accepté l’instrument, sans relever l’insinuation sinistre. Et il regarde, reconnaissant les régiments, les uniformes.

Voici les 3e et 4e corps, généraux Vandamme et Gérard, sous le commandement en chef du maréchal Grouchy.

Voici la division Gérard du 2e corps, l’ex-division Bourmont, dirigée maintenant par le général Hulot. Dans cette dernière, on sent, à la raideur des alignements, à la rapidité des mouvements, que gronde une formidable colère.

Cela est vrai. Cette division est résolue à combattre avec une ardeur sans limites, pour effacer la honte de la trahison du comte de Bourmont.

Les colonels Beonne du 9e léger, Paulmi, Lavigne, Sauzat, des 44e, 50e et 111e de ligne, ont juré avec leurs hommes de vaincre ou de mourir.

En réserve, se massent la Jeune et la Vieille Garde. Un instant, les yeux d’Espérat se fixent sur cette troupe d’élite. C’est là, dans sa masse sombre, que sont M. Tercelin, l’abbé Vaneur, tous ceux qu’il a aimés, qu’il a cru si longtemps ses seuls parents.

— Peuh ! remarque Christian Wolf, ils sont à peine 60,000 et nous sommes, nous, 90,000 sur ce plateau. Avantage de la position, avantage du nombre, nous avons tout. Décidément ces gueux de Français sont fous.

Le prisonnier ne sort pas de son silence. Toute son attention est concentrée sur un point. Dans le champ de sa lunette un groupe est apparu, et sa respiration s’est arrêtée, son cœur a cessé de battre. Au milieu de son état-major, il a reconnu l’Empereur.

C’est lui que son cheval blanc emporte au grand trot. Où va-t-il donc ?

Bientôt Espérat a la réponse à cette question. Napoléon et son escorte gagnent le moulin qui se dresse au milieu de la plaine de Fleurus. Ils parlementent un instant avec le meunier, accouru à leur rencontre et disparaissent dans la tour, sur laquelle les grandes ailes dessinent leur croix.