Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/347

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Une clameur formidable, faite d’imprécations, de cris d’agonie, s’enfle incessamment. À présent la rue est pleine de monde.

Les soldats de Blücher battent en retraite, mais bravement, baïonnette contre baïonnette. On ne tire plus, c’est à l’arme blanche qu’on lutte.

La fumée devient moins dense.

La buée bleutée qui flotte encore paraît striée d’éclairs. Ce sont les sabres, les épées, les canons de fusils, qui décrivent des cercles flamboyants.

À chaque éclair un homme tombe, une âme s’envole.

La vieille haine des Prussiens et des Français se donne carrière. On ne fait pas de prisonniers, pas de blessés.

Les combattants veulent frapper à mort.

Au-dessus des cris confus de cette multitude enfiévrée, un rugissement domine clairement.

— Pas de quartier ! Pas de quartier, clament les colonnes du corps Gérard.

Et les soldats de Blücher répondent.

— Pas de quartier !

Mais une masse noire, compacte, franchit le pont.

Ce sont les réserves prussiennes qui entrent en ligne.

Tout cède devant elles. Les Français reculent sous cette formidable poussée. De nouveau, les soldats de Blücher emplissent la rue.

À quatre reprises, les Français reconquièrent le terrain perdu. À quatre reprises, ils sont refoulés par des renforts de troupes fraîches.

Haletant, oublieux du danger de sa position, du trépas auquel ses geôliers l’ont condamné, Espérat assiste à ce duel furieux de deux armées.

Chaque retour offensif des soldats de France lui apporte une joie.

Chaque reculade lui est un déchirement.

Mais rien ne lasse les héroïques phalanges du 4e corps, rien ne rebute les débris de la division Bourmont, qui, à la suite du brave général Hulot, a perdu un tiers de son effectif.

Les Français parviennent à s’établir solidement dans les maisons qui font face à celle du bourgmestre.

Désormais une fusillade intense balaiera les abords du pont.

Les dernières réserves prussiennes viendront se briser là, s’évanouir sous l’averse de plomb.

Des deux côtés du ruisseau, à moins de trente mètres, on se vise, on s’abat. Chaque ouverture vomit la mort, chaque fenêtre devient une cible.

Au-dessus du ruisseau, qui coule rouge, des essaims de projectiles passent incessamment, confondent leurs sifflements aigus.