Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/354

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À l’instant où le poing formidable allait s’abattre, une balle, partie on ne sait d’où, a frappé le Poméranien en pleine poitrine.

Et l’homme, si fier de sa vigueur un instant plus tôt, sent ses jambes ployer sous lui. Il se cramponne à la cheminée, roulant des yeux terribles et désespérés, devant le portrait de Maria-Anne Boons, dont les yeux bleus sourient toujours mystérieusement.

— Libre !

Le mot sonne dans la tête d’Espérat.

Il peut fuir, rejoindre l’Empereur, ses amis, qu’il a cru ne plus revoir. Lucile a encore un frère dévoué qui tentera l’impossible pour la délivrer.

Le temps est précieux, il n’en faut pas perdre une parcelle. Le jeune homme se dirige vers la porte, suivi par les yeux furieux et désolés de Christian.

Un pas encore et il était dehors. Un fracas, un écroulement l’arrêta.

Le géant a roulé à terre, pesant, faisant gémir le plancher, trembloter les cloisons, et une plainte lugubre lui a échappé :

— De l’eau, à boire !

La voix était rauque. Elle n’avait pour ainsi dire plus le caractère humain. Un premier mouvement, tout de joie, répond chez Milhuitcent à ce cri de souffrance. Elle le venge, cette douleur du soldat qui lui a imposé de si effroyables tortures morales en cette journée d’horreur.

Mais Christian, vaincu, gisant faible et renversé, supplie :

— À boire, au nom du ciel, à boire.

Son accent se mouille pour prononcer un dernier mot :

— Maman !

Ah ! le mot divin que balbutient les premières années, le mot qui dit tendresse, confiance, secours, mot qui revient si souvent à l’heure suprême sur les champs de bataille. Conscrits, grognards vieillis sous le harnais, combien le prononcent avant d’exhaler le dernier soupir ! [1]

Oui, il est divin ce mot, car il chasse de l’esprit d’Espérat les idées de vengeance.

C’est une pitié généreuse qui monte en lui à présent.

Il ne se souvient plus que le géant l’a brutalisé, qu’il lui a refusé quelques heures auparavant le verre d’eau sollicité maintenant, qu’il a tenté de faire de lui le meurtrier d’un Français.

Il ne voit plus qu’un blessé. Il n’entend plus que cet appel déchirant :

— Maman !

  1. Observation du baron Larrey, contrôlée par de nombreux médecins militaires. Sur cent soldats qui meurent, écrit Dehaussier, soixante au moins appellent leur mère.