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XVI

La fatigue conduit Espérat à devenir le confident de Blücher


Profondément ému par le concours étrange de circonstances qui avait préparé sa délivrance, Espérat sortit en courant de la demeure du bourgmestre Boons, et suivit à une allure rapide, durant une centaine de mètres, la berge du ruisseau.

Mais après cet effort, il fut contraint de s’arrêter. La lassitude ankylosait ses membres.

Depuis quarante-huit heures, toujours en marche, toujours en vibration ; depuis près de vingt-quatre, sans nourriture, sans une heure de repos ; le jeune homme sentait son organisme à bout d’énergie.

Une torpeur pesait sur lui ; ses articulations semblaient emprisonnées en des étuis en métal, et dans son cerveau vide, la pensée ballottait, obscurcie et confuse.

Des larmes perlèrent dans ses yeux. Le vaillant enfant, qui savait regarder la mort sans pâlir, pleurait sur son impuissance, sur sa faiblesse, nées des fatigues surhumaines supportées.

Soudain il eut une idée.

Descendant la berge en pente douce, il s’agenouilla au bord du ruisseau.

L’onde charriait encore des filets rougeâtres, elle exhalait une odeur fade de sang ; mais sa surface projetait une fraîcheur dans l’air alourdi.

Et puis l’heure n’était pas aux répulsions de petit-maître. Il fallait avant tout échapper au sommeil, dont la main donnait aux paupières la pesanteur de coquilles de plomb. Il fallait marcher assez longtemps pour sortir du village ruiné, pour rejoindre les Français victorieux. Après,… parbleu ! Milhuitcent s’étendrait sur le sol et ronflerait tout à son aise.

Sans hésiter, le fugitif trempa ses mains dans l’eau contaminée par le carnage. Il se lava le visage, humecta ses lèvres desséchées, puis