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CHAPITRE V

La Pensée de M. de Talleyrand


— Alors, mon cher duc, d’Artin consent à tout ?

— Là, là, comme vous y allez. On reconnaît bien que sous le règne de l’Autre vous étiez Inspecteur des Bergeries Impériales. Vous ne voyez que des moutons partout. D’Artin, comme vous appelez le comte de Rochegaule, n’est rien moins qu’une brebis, il a des dents… d’Ogre de Corse, et il veut avoir tout le profit de l’affaire. Au surplus, je lui ai donné rendez-vous ici ; vous l’entendrez vous-même.

Ces répliques se croisèrent dans le petit salon de l’appartement occupé, au n° 9 de la rue du Bouloi, par M. le baron de Vitrolles, l’un des agents les plus actifs de la Restauration des Bourbons.

De taille bien prise, les cheveux grisonnants, mais le geste juvénile, celui-ci causait avec M. de Blacas, introduit depuis un instant à peine.

Grand également, la tête fine, aristocratique, un peu maigre, le duc, favori du roi Louis XVIII, portait sur ses traits l’empreinte de l’intelligence ; mais le front, légèrement resserré aux tempes, le regard vacillant, décelaient la légèreté, la mobilité, le défaut de suite dans les idées.

Sa mise avait cette élégance de bon aloi qui paraît sans apprêt.

— Voyons, mon cher duc, reprit M. de Vitrolles. Vous avez la manie de plaisanter des choses les plus graves.

— De quoi peut-on rire, sinon des choses sérieuses ?

— Encore ?

— Toujours, et jusqu’à mon dernier jour, fredonna le favori du roi.

— Une chanson maintenant.

— Vous en devriez être ravi, baron. Souvenez-vous des paroles de M. de Mazarin, un bon royaliste, je pense ? Qu’a dit autrefois l’éminent cardinal : Ils chantent, ils paieront. Moi je chante et prouve ainsi que je suis disposé à payer puisque, selon le désir de M. de Talleyrand, je vais conduire aux Tuileries son messager, le comte de Rochegaule d’Artin.

— Et je vous en remercie. Mais vous avez une façon d’exprimer les choses…