Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/367

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sorte de vertige lui donnait l’impression que le sol était agité de petits sursauts, que les objets environnants dessinaient des oscillations continues.

Aussi saisit-il avec avidité le pain noir et le morceau de lard que lui remit le soldat.

— Ça, expliqua celui-ci, c’est le résultat d’une reconnaissance dans une ferme des environs. Je cherchais des Prussiens, j’ai rencontré du lard. C’est toujours du porc, aussi je l’ai fait prisonnier sans hésiter.

Il riait. Et Espérat, la bouche pleine, riait aussi.

Avec une rapidité prodigieuse, pain et lard furent expédiés. Alors le hussard, voyant qu’une teinte rose revenait aux joues de l’adolescent, que ses yeux reprenaient leur regard clair et assuré.

— Ça va mieux ?

— Mieux ? C’est-à-dire que je ne me souviens plus de la fatigue.

— Alors, tu es en état de causer aux chefs.

— Certes.

— En ce cas, mon brave, en route.

Glissant sans façon son bras sous celui du jeune homme, le soldat lui fit traverser la cour, pénétrer dans la rustique maison, suivre un long couloir, et ressortir dans l’unique rue du hameau.

Au passage, Espérat avait entrevu deux paysannes qui se lamentaient sur le désordre causé par ces invasions successives de militaires.

La propreté flamande est proverbiale, et en voyant les carrelages rouges maculés de boue, les meubles couverts de poussière, éraflés par le contact des armes, les dignes fermières unissaient sûrement Français et Prussiens dans une même malédiction.

Dans la rue, le hussard se dirigea vers une maison voisine, à la porte de laquelle un factionnaire se promenait, arme au bras.

Sur le seuil un officier se montra un instant.

— Mon capitaine, appela le compagnon d’Espérat.

— Qu’est-ce ?

L’interpellé s’était retourné.

— Voilà, mon capitaine. C’est un jeune garçon de chez nous qui a vu Blücher hier soir. Alors j’ai pensé que ça conviendrait peut-être au général de l’interroger.

— Et tu as bien fait de l’amener. Attends, je vais prévenir le général.

L’absence de l’officier fut courte.

— Entrez, dit-il.

Et il introduisit les visiteurs dans une pièce où se tenaient déjà deux hommes, qu’à leur costume Espérat reconnut être des officiers supérieurs.