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XVIII

La suprême veillée de l’Aigle


Il est dix heures. La nuit est sombre.

Mais la cour de la ferme du Caillou s’étend lumineuse comme en plein jour. Des lanternes l’éclairent et, par les portes, les fenêtres des constructions, des clartés jaillissent.

La ferme sera désormais historique. Napoléon y a établi son quartier général.

Un peloton de hussards, prêt à partir, attend auprès de trois chevaux sans cavaliers.

Voilà ce qu’aperçut Espérat, quand, après s’être égaré plusieurs fois dans l’obscurité, il arriva à la métairie.

À l’horizon, le Mont-Saint-Jean apparaissait couronné de feux. On eût cru qu’un gigantesque incendie consumait la hauteur.

Les Anglais, parfaitement approvisionnés, se gorgeaient de nourriture et faisaient sécher leurs vêtements mouillés, tandis que l’armée impériale passait la nuit dans la boue, et devait se contenter de vivres insuffisants.

Mais Milhuitcent n’était pas en humeur de récriminer. Tout à l’espérance de la victoire définitive, il était dans cet heureux état d’esprit, partagé du reste par tous les Français, où le souci du confortable, des petites nécessités de l’existence, tient une place minuscule.

À qui se nourrit de gloire, la qualité de la soupe est indifférente.

— Tiens, fit-il, en entrant dans la cour du Caillou, un piquet d’escorte ; la selle de l’Empereur, il va sortir, j’arrive mal.

Ces réflexions avaient été faites à haute voix.

— Juste, Monsieur le comte de Rochegaule, répondit un organe rieur.

Espérat regarda le nouveau venu qui entrait si cavalièrement dans sa pensée. Il reconnut un des pages de Napoléon.