Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/375

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Déjà l’un des soldats avait sauté à bas de son cheval. Espérat le remplaça sur le dos de l’animal. Au ton de son impérial interlocuteur, il avait compris que l’heure n’était pas aux paroles.

En effet, Napoléon était préoccupé.

Bien que toutes ses mesures fussent prises, bien que la victoire parût ne pouvoir lui échapper, il était en proie, à cet instant suprême, à une inquiétude inaccoutumée. Pour la chasser, pour se rassurer, il allait reconnaître les positions ennemies, se convaincre de visu qu’il n’avait rien omis pour triompher.

C’est qu’aujourd’hui, en sa clairvoyance géniale cela apparaissait lumineusement, la défaite serait irréparable.

Elle marquerait la chute, non seulement du souverain, mais de la France.

Silencieux et pâle, il se mit en selle, poussa son cheval vers la porte charretière de la cour. Le général Bertrand, le page Gudin, Espérat le suivirent. Derrière eux le piquet d’escorte s’ébranla.

À un trot allongé, la petite troupe traversa les bivacs. La flamme des feux l’éclairait, et les soldats saluaient l’impérial promeneur d’acclamations incessantes :

— Vive l’Empereur !

Avec une admiration tendre, Espérat remarqua que celui-ci souriait maintenant.

Aux reflets pourprés des foyers, son visage apparaissait illuminé par la confiance et la joie. Ce n’était plus l’homme préoccupé de la responsabilité pesante du lendemain, le joueur de la grande partie dont le destin tient les enjeux ; non, c’était le général assuré de vaincre, semant autour de lui la foi.

Et les soldats murmuraient :

— Le Petit Tondu est ravi, donc les Anglais sont dans la nasse.

Seuls peut-être, Bertrand, Gudin et Espérat soupçonnaient l’anxiété cachée sous le front rayonnant de l’Empereur.

Maintenant les lignes étaient franchies. On avait gagné les terres basses qui avoisinent le pied des pentes du Mont-Saint-Jean.

Le sol détrempé cédait sous les pieds des chevaux.

Des salves d’artillerie ébranlaient l’atmosphère. Napoléon avait ordonné, en effet, que le feu ne s’interrompît pas.

Ce lui était un moyen de s’assurer que l’armée de Wellington restait sur ses positions, et ne profitait pas de l’obscurité pour effectuer sa retraite.

Étrange nuit de l’esprit humain ! Le général prédestiné n’avait qu’une