Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/376

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crainte ; voir les régiments anglais se replier vers le nord, s’efforcer de rejoindre les débris des troupes prussiennes au delà de Bruxelles. S’ils demeuraient à Mont-Saint-Jean, le sort de la campagne lui semblait assuré.

La fatalité voile la vue de ceux dont elle a décidé la perte.

— Halte, commanda soudain l’Empereur.

Tout le monde s’arrêta.

— Mes braves, reprit-il en s’adressant aux cavaliers d’escorte, retournez au Caillou. Depuis un instant les boulets anglais tombent autour de nous. À cheval, ils nous aperçoivent et notre marche lente dans la boue leur permet de repérer leur tir.

Sans observation, les soldats prirent en main les chevaux de Napoléon et de ses amis qui avaient mis pied à terre, puis au petit trot, retournèrent vers les feux français.

— Allons, fit gaiement Napoléon, pataugeons avec entrain. Il faut qu’avant une heure, la position anglaise n’ait plus de secrets pour nous.

Personne ne répond.

Accompagné seulement du grand maréchal Bertrand, de Gudin et de Milhuitcent, l’Empereur parcourt la plaine, enfonçant à chaque pas dans la glèbe.

Il s’appuie tantôt sur le bras de l’un, tantôt sur le bras de l’autre, mais son regard, ce regard qui si souvent a deviné les pensées des adversaires, ne quitte pas les lignes anglaises.

L’œil au regard étrange, hypnotiseur, semble commander à tous ces feux qui embrasent le pays entre la forêt de Soignes, Braine-l’Alleud, la Haie-Sainte, Belle-Alliance.

À chaque instant, des boulets anglais tombent autour de ces quatre hommes, errant dans la nuit.

Les lourds projectiles s’enfoncent, avec un claquement sinistre, dans la boue épaisse qu’ils font jaillir en fusées.

L’un d’eux couvre le petit groupe de fange.

L’Empereur qui, à cette heure, donne le bras à Gudin et à Espérat, sent le premier frissonner.

— Tu n’as jamais assisté à pareille fête, mon pauvre enfant, lui dit-il. Ton début est rude, mais ton éducation se fera plus vite.

Et désignant Milhuitcent :

— Regarde Rochegaule, cela lui est devenu indifférent.

Comme toujours il affecte de donner à son jeune ami le nom auquel il a véritablement droit.