Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/408

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quelques gouttelettes chaudes suinter entre les lèvres des blessures qui entaillent sa chair.

Chaque fois il éprouve une faiblesse plus grande.

Chaque fois l’horizon de son esprit paraît s’agrandir.

Il voit, il entend des choses oubliées ; il voit, il entend des choses insoupçonnées.

Un nom bourdonne en son esprit.

Ce nom est : Noël Jourda de Vaux, maréchal de France, mort à Grenoble, le 12 septembre 1788.

Il songe au petit monument élevé à ce mort près de Vissous, à Paray, le long de la route de Paris à Fontainebleau, et sur lequel on lit ce quatrain :

A bien Ci gît le cœur d’un vrai héros.
A bien Dans la paix et sous les drapeaux,
A bien Il consacra toute sa vie,
À bien servir son Dieu, son prince et sa patrie.

Pourquoi ce souvenir.

C’est que le comte, maréchal de Vaux, a eu son rôle dans l’épopée.

N’est-ce pas lui qui, en juin 1769, conquit la Corse, juste à temps pour que, le quinze août de la même année, Napoléon naquît Français, de Charles Bonaparte et de Lætitia Ramolino.

Sans de Vaux, la liberté était privée de son plus grand général, de son plus grand propagateur.

Et puis c’est une mêlée furieuse qui bourdonne dans le crâne d’Espérat.

Pourquoi donc, dans le tourbillon de ses pensées, le mourant songe-t-il à son premier maître, à l’abbé Vaneur ?

L’abbé, parbleu, il est aux environs, parmi les morts, avec Tercelin, les Cinquante, la Garde, Cambronne.

Espérat y songe, sans doute, parce qu’il va bientôt les rejoindre dans la mort.

À cette idée un sourire extatique éclaire la physionomie de Milhuitcent.

À ses joues monte comme une buée rose.

Ses lèvres s’agitent, projetant dans un souffle ces paroles :

— L’Empereur… Rochegaule… Patrie.

Puis la fugitive rougeur s’efface, les paupières de l’héroïque enfant s’abaissent lentement, et Milhuitcent demeure immobile, blême, muet comme les cadavres qui l’entourent.