Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/42

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— Merci. De mon côté je serai discret. Ceci posé, je m’explique sans ambages. Croyez-vous, Monsieur le duc, que la France ait intérêt à laisser démembrer la Pologne par la Russie, la Prusse et l’Autriche ?

M. de Blacas tressaillit.

— Pardon, Monsieur le comte, je ne comprends pas bien votre question.

— Je vais tâcher à me faire comprendre.

— Je vous en serai fort obligé.

Le comte Walewski reprit lentement :

— La France est seule, en face de l’Europe liguée contre elle.

— Malheureusement !

— Quel doit être son but ? Diviser ses ennemis.

— Oui, sans doute.

— Or, une Pologne prospère, guerrière, puissante, l’aiderait, il me semble. L’Europe aurait deux adversaires à observer, ses forces devraient se partager ; d’où émancipation partielle pour l’un et pour l’autre.

Le favori du roi parut réfléchir. Enfin, il répondit :

— Vous avez exposé très nettement la situation, Monsieur le comte ; seulement…

— Un seulement ? Je m’étonne de rencontrer cet adverbe…

— Votre étonnement cessera, lorsque je vous aurai dit qu’au Congrès de Vienne, les alliés imposent à la France un rôle des plus effacés.

— Je le sais.

— Alors, comment voulez-vous que nous nous opposions au partage de la Pologne ?

M. de Blacas regardait son auditeur bien en face. On eût juré qu’il s’exprimait avec la plus entière franchise.

Le Polonais y fut pris.

— Le czar Alexandre de Russie, fit-il en baissant la voix, serait partisan de constituer, sinon un royaume de Pologne, du moins un grand duché de Varsovie indépendant. Ce souverain est un profond politique. Il sent la nécessité de contenir la Prusse, qui, profitant de l’inimitié de l’Angleterre contre la France, se fait appuyer par les délégués insulaires et tend à devenir trop puissante. Obtenez de votre roi qu’il appuie les désirs d’Alexandre.

— Diable !

— Vous hésitez ?

— On hésiterait à moins, grommela de Blacas. Morbleu ! je conçois