Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/69

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Est-ce que les bourgeois, livrés à eux-mêmes, manifesteraient contre le roi ?

— Oui, oui, cria-t-on de toutes parts.

— Du calme donc, mes camaros ; vous dites oui, mais les bourgeois pourraient bien dire : Non. Alors, il m’a poussé une idée.

— Elle y met le temps, grommelèrent les demi-solde.

— Faut du temps pour tout, mes officiers. On n’a pas fait Paris en un jour, et on ne le soulève pas en une minute.

— Enfin, qu’as tu fait !

Positivement, on s’impatientait. Ceux qui connaissaient bien le caractère fantasque du charpentier, s’attendaient à une plaisanterie monumentale ; les autres se demandaient où Capeluche en voulait venir.

— Voici la chose, poursuivit celui-ci en clignant des yeux. Je passais devant chez Foyot. Faut vous apprendre que je suis porté sur ma bouche, et que quand je me trouve aux alentours de ce restaurateur, je m’arrête toujours aux soupiraux des cuisines, histoire de me gargariser délicatement les narines. Donc, je respirais avec volupté, quand je remarque que ce gueux de cuisinier a arboré un drapeau blanc fleurdelisé. Bon sang, que je me dis, je vais te faire une farce que le diable en prendra les armes. Avec un diamant de vitrier que j’avais sur moi, vlan, je grave sur la glace un Vive l’Empereur soigné.

— Bravo ! Bravo ! fit-on dans tous les coins de la salle.

Capeluche salua :

— Attendez, ne prenez pas le mors aux dents. Une fois le coup fait, je file pour ne pas avoir affaire avec les agents de la police. Seulement la curiosité vous tient, n’est-ce pas ? On veut savoir le résultat de sa plaisanterie. Une demi-heure après, je repasse devant Foyot. Un loustic avait gravé au-dessous de mon inscription : Approuvé : La France. Et les badauds applaudissaient. Tous semblaient ravis. Il y avait grande discussion entre des policiers et le père Foyot. Ceux-là exigeaient que le carreau gravé fût enlevé comme séditieux ; celui-ci refusait, arguant que la vitre était en bon état, et qu’il ne pouvait porter la peine d’une faute commise par un autre. La foule en joie, criait : Vive l’Empereur [1].

— Vive l’Empereur, répéta l’assemblée frissonnante maintenant.

— Eh bien, reprit l’ouvrier, j’avais trouvé le moyen de consulter les sentiments du public. Je donne le mot à quelques camarades, et tout le jour nous avons inscrit des Vive l’Empereur sur les vitres. Partout l’attitude du public a été la même.

  1. Journal des Débats, novembre 1814. Tous les détails de cette assemblée proviennent de la même source.