Page:Ivoi - Les Cinquante.djvu/91

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— Vicomte… encore ?

— Toujours.

Le gentilhomme se contraignit pour cacher son mécontentement. Décidément il accumulait une furieuse colère contre son prisonnier.

— Eh bien, si tu te doutes de l’endroit où je vais te conduire, dis-le un peu pour voir.

— Vous me contraignez à des paroles inutiles ; mais bah ! je me rends à vos désirs.

— C’est heureux, mon drôle.

— Seulement ne vous croyez pas obligé à des familiarités. Mon drôle, dans votre bouche a quelque chose de fraternel.

— Vaurien.

— De plus en plus fraternel, reprit Espérat. Pour vous répondre dignement, je devrais vous attribuer l’épithète qui me convient le mieux, vous appeler : mon loyal, mon patriote, et, je ne le puis vraiment sans risquer de vous blesser.

D’Artin eut un rugissement. Paisiblement son interlocuteur continua :

— Du calme, ne mettez pas les policiers au courant de nos querelles de famille. Tenez, je réponds à votre question : où me conduisez-vous ? Parbleu ! Vous allez me présenter au Directeur de quelque prison et user de votre haute influence, pour m’assurer le vivre et le couvert gratuits ; recevez mes remerciements. Grâce à vous, je suis certain de ne pas mourir de faim et d’éviter l’accusation de vagabondage.

L’interlocuteur du jeune homme ne put maîtriser un haut-le-corps. Il s’était attendu à voir son prisonnier humble, écrasé par la surprise, et le prisonnier ne se courbait point ; le prisonnier le flagellait de sa mordante raillerie.

Cependant il ne se tint pas pour battu :

— Oh ! oh ! mon garçon, tu manies agréablement la plaisanterie.

— Tant mieux si elle vous paraît agréable, repartit Espérat, car aussi bien, je crains de ne pas pouvoir vous rendre autrement la monnaie de ce que vous allez faire pour moi.

Le gentilhomme se mordit les lèvres. Jusqu’au bout, l’enfant battait l’homme, le captif persiflait le geôlier.

Il fallait brusquer le dénouement.

Le comte appela.

Les policiers se présentèrent.

— Emmenez ce jeune homme. Voici un ordre d’écrou à la Conciergerie