Page:Jaurès - Histoire socialiste, IV.djvu/60

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« Si le peuple français était jamais assez lâche pour reconnaître des maîtres, serait-ce la mort de Louis qui l’empêcherait d’en trouver ?

« Louis serait celui de tous qui lui ferait le plus d’horreur de la royauté, Louis est méprisé. Louis est avili ; le peuple aurait toujours devant ses yeux ses crimes. Qu’il meure, ils descendront avec lui dans le tombeau, où ils ne laisseront plus que des traces que le temps affaiblit et quelquefois efface. Bientôt, peut-être, Louis serait un objet de pitié ! Telle est la marche constante de l’esprit humain ; ne nous aveuglons pas, voyons-nous comme nous sommes.

« Ne doutons pas davantage que les puissances étrangères qui nous feront la guerre, quelque indifférentes qu’elles soient au sort de Louis, ne manqueront pas de publier que la cause principale de leurs hostilités est sa mort illégale et cruelle. Que nous ayons ensuite des revers, que des calamités nous accablent, le peuple, dans son désespoir, ne peut-il pas voir dans la fin tragique de Louis la source de tous ses maux ?

« Qui sait alors si des hommes habiles et ambitieux ne s’empareraient pas de lui et n’iraient pas jusqu’à lui faire regretter son ancien esclavage ?

« N’y a-t-il pas plus de grandeur, de dignité et de vrai courage à laisser vivre Louis qu’à le faire périr, et sa mort serait-elle moins nuisible que sa vie ?

« Au milieu de ces difficultés, de ces conjectures, de ces chances diverses, de ce vague de l’avenir. Je trouve un point d’appui : c’est la justice. Louis a mérité la mort, mon devoir me prescrit de la prononcer. Les événements incertains peuvent rendre cette mort funeste à mon pays ; ils peuvent la rendre utile : je ne dois pas sacrifier le sentiment de ma conscience à des combinaisons qui peuvent varier à l’infini. »

Étrange politique, qui fait ou qui paraît faire de la mort de Louis un devoir de conscience et qui en même temps signale au pays les périls effroyables qui peuvent en résulter ! A ne consulter que la raison, Pétion ne peut décider si la détention ou la mort sont préférables : il hésite, quoique en vérité c’est surtout contre la mort qu’il dirige les objections les plus redoutables. Et s’il n’avait d’autres ressources que les calculs de l’esprit essayant de prévoir l’avenir, il ne pourrait pas prendre un parti. Mais pourquoi rejeter sur la nation, par l’appel au peuple, cette formidable incertitude ? Le peuple n’aura pas plus de lumières que la Convention sur la suite probable des événements, et pas plus qu’elle il ne pourra fixer des combinaisons qui varient à l’infini.

Et si c’est la conscience qui doit intervenir et résoudre le problème devant lequel la pensée se dérobe, si le devoir dit : la mort, là où la politique se trouble, pourquoi infliger à la nation ce terrible conflit de la conscience et de ta pensée ? Pourquoi la Convention n’assume-t-elle pas la responsabilité glorieuse de résoudre elle-même, au nom de la conscience qui