Page:Jaurès - Histoire socialiste, IV.djvu/62

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bien, le peuple, s’il était réduit à s’accuser lui-même, rejetterait à son tour la charge sur la Convention : C’est elle qui pouvant résoudre le problème nous l’a confié. C’est elle qui, pouvant réunir plus de lumières que nous, nous a jetés dans ces ténèbres. C’est elle qui, sous prétexte de respecter notre souveraineté, a commencé par la lier par ses conseils, mais par des conseils ambigus où, comme l’oracle, elle se réservait toujours de dire que le peuple avait mal compris.

Non, vraiment, il n’y avait aucune raison sérieuse de décider l’appel au peuple, et la Gironde essayait en vain de couvrir, par cet expédient suprême, l’incertitude et l’inconsistance de sa pensée. L’impression produite par les Girondins fut si équivoque que, tandis que bientôt la Montagne les accusera d’avoir voulu sauver le roi, tandis que Danton, provoqué par eux, leur lancera dans son discours du 1er avril cette accusation terrible ; Fabre d’Églantine, dans une note trouvée dans les papiers de Robespierre et transcrite par Baudot, dit ceci :

« Les Girondins désirent la mort du roi, parce que sa vie est un obstacle à leur ambition, mais ils veulent conserver pour eux des apparences d’humanité, ils marchent ainsi d’une manière sourde à leurs desseins. Lanjuinais, du côté droit, ne voulait pas la mort du roi, et cependant les autres la voulaient, ils le disaient et ils applaudissaient Lanjuinais. »

Et le dantoniste Baudot, comme s’il acquiesçait à cette interprétation, ajoute : « Quoi de plus tortueux et de plus perfide ! »

Non, je ne crois pas qu’ils aient souhaité la mort du roi. J’ai dit comment et par quelle mélancolie mêlée déjà à leur fatuité subsistante, ils étaient émus d’humanité et de pitié. Il leur suffisait, pour ne pas désirer sans réserve la mort du roi, que la Montagne la demandât avec passion. Ce qu’ils se proposaient avant tout, je le crois, c’était d’affaiblir la Montagne, de lui fermer le pouvoir. Et pour cela, il fallait ou que les solutions voulues par la Montagne ne prévalussent pas ou qu’elles prévalussent par d’autres moyens. C’est par là que les Girondins furent conduits à imaginer l’appel au peuple. Comme des assiégés qui veulent « se donner de l’air », les Girondins qui commençaient à se sentir pressés par l’influence croissante de la Montagne et bloqués par la démocratie parisienne, cherchaient une issue vers les départements. Ils n’avaient pas réussi à appeler à Paris une garde départementale. Ils n’avaient pas réussi à faire adopter la proposition de Guadet qui, en permettant aux assemblées primaires, où les Girondins croyaient avoir encore la majorité, de révoquer les représentants, mettait à la merci de la Gironde ceux des Conventionnels des départements qui marchaient d’accord avec les Conventionnels de Paris.

Si tout à coup, dans une question vitale et où toute la Révolution était engagée, les assemblées primaires étaient chargées de décider, c’est la France départementale qui devenait la grande force. Les sections de Paris étaient dé-