Page:Jaurès - Histoire socialiste, V.djvu/98

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Toutefois la situation matérielle ne s’améliorait pas. La puissance de la haute bourgeoisie était accrue par l’œuvre de réaction ; inexorablement, elle ne songeait qu’à s’enrichir. Ou lit dans le rapport de police du 22 germinal (11 avril) : « Le ci-devant commerce, transformé en celui d’agioteur, profite du malheur public et réduit les citoyens au désespoir ». À cette date, il n’était délivré qu’un quarteron de pain par tête sans riz ni biscuit, beaucoup tombaient malades faute de nourriture, des enfants mouraient de faim, les suicides augmentaient, pendant que les pâtissiers employaient la farine la plus pure par eux achetée, avec le beurre et les œufs, à tout prix (rapport de police du 24 germinal-13 avril). « Le tableau de la misère publique est effrayant », dit le rapport du 6 floréal (25 avril) ; or, sur les exigences des malheureux, lisons le rapport du 17 (6 mai) : « Vingt et un inspecteurs disent que, si la distribution de pain se faisait également, si tous les citoyens recevaient une demi-livre de pain, la tranquillité régnerait ; on peut en juger par la satisfaction que ressentent ceux qui sont ainsi traités ; ceux qui reçoivent une portion moins forte murmurent ». Et, alors que le calme dépend si ouvertement de la ration, la fin de floréal est à cet égard terrible : d’après le rapport du 21 floréal (10 mai) : « dans les rues on rencontre beaucoup de personnes qui tombent de défaillance et d’inanition » ; d’après celui du 25 (14 mai), on a dans quelques sections un quarteron de pain par tête, soit quatre onces (il y avait seize onces dans une livre), dans d’autres deux ou trois onces seulement ; on n’a plus que deux onces — guère plus de 60 grammes — le 29 (18 mai) et moins encore le 30 (19 mai) ; aussi les agents constatent-ils, dès le 24 floréal (13 mai), que « les citoyens même les plus patients commencent à perdre l’espérance ».

Un mouvement était inévitable ; il était facile pour tout le monde de le prévoir ; le rapport du 3 floréal (22 avril) disait déjà : « La pénurie échauffe tellement les esprits qu’elle fait redouter un mouvement dangereux ». Deux partis politiques tentèrent de prendre la direction de ce qui ne pouvait manquer de se produire ; ni l’un ni l’autre ne créèrent l’agitation, cependant l’un d’eux contribua tout au moins à l’entretenir. Le parti monarchiste et clérical — « les prêtres et leurs partisans cherchent à émouvoir les esprits » (rapport du 28 germinal-17 avril) — avait, en effet, par ses manœuvres dans les campagnes et ses accointances avec les gros agioteurs de Paris, sa part de responsabilité dans la disette factice, cause réelle des événements de germinal et de prairial. Mais ces événements devaient de toute façon lui échapper, parce que la masse parisienne échappait à son action. En réclamant « du pain ou la mort », les femmes, relate le rapport de police du 27 germinal (16 avril), ajoutaient : « Voudrait-on nous forcer à demander un roi ? Eh bien, foutre, nous n’en voulons point ».

Si le parti démocratique n’eut aucune part soit dans l’origine, soit dans la durée de l’action populaire, il est incontestable que certains de ses