Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/347

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« Je recevrai de lui-même le mandat d’étudier son dossier. Je le lui rendrai, si j’y trouve le moindre sujet de douter de son innocence. Si ma conscience m’interdit de le défendre, mon refus sera connu, commenté. Je serai le premier juge de votre frère. »

Mathieu accepta, également confiant en l’innocence de son frère et en la droiture de cet honnête homme.

Le 5 décembre, Demange se rendit au Cherche-Midi, posa ses conditions à Dreyfus : « Je serai votre premier juge. » Le prisonnier, tout de suite, consentit.

L’avocat prit le dossier, l’étudia. Le dossier est peu volumineux, quelques pages à peine : une copie du bordereau, les rapports des experts, ceux de Du Paty et de D’Ormescheville, les dépositions, les interrogatoires. L’imbécillité de l’accusation le stupéfia, l’absence de toutes charges, la misère des expertises, l’aveugle passion des enquêteurs. Toute l’horreur de l’effroyable erreur judiciaire lui apparut. Il croyait à la loyauté, à l’honneur des officiers, des chefs de l’État-Major. Il sentit le souffle empesté des haines religieuses. L’explication était là.

Il vit, clairement aussi, les soupçons injurieux, les méfiances, les mille misères quotidiennes qui seraient son lot, s’il acceptait la défense du riche officier, déjà condamné par la populace, voué, depuis des semaines, par une presse scélérate ou crédule, à l’exécration du monde.

Ce vrai chrétien n’eut pas une hésitation. Il retourna au Cherche-Midi et dit au juif, qui avait eu foi en lui, qu’il ne doutait pas de son innocence et qu’il plaiderait sa cause.