Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/410

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qui ne vibre qu’en dedans, et soldat surtout, se roidissant dans l’attitude du soldat sous les armes, prêt à mourir sans proférer une plainte, mais debout.

Que comprendront de cet homme, pendant cette courte vision, ces lecteurs de romans-feuilletons, ces amateurs de théâtre, que le contact perpétuel des comédiens de toute sorte a rendus comédiens eux-mêmes ? De lui à eux, quel courant s’établira[1] ? Et ces juges, ces officiers, ceux qui ne sont pas gagnés d’avance à la condamnation, peut-être à leur insu, par la méfiance du juif, les mille calomnies de la presse et l’affirmation publique du ministre de la Guerre ? Leur effort sur eux-mêmes doit être de ne le juger que sur ses actes, d’oublier le verdict de la foule et celui des chefs. Or, ceux-là précisément, tout à l’heure, — et voilà leur connaissance de l’âme humaine — ce qui les décidera, c’est la parole d’Henry, son éclatante loyauté de théâtre, sa voix haute et pleine, et sa large main s’étalant, à la place du cœur, sur son uniforme, attestant sa croix, symbole d’honneur qui resplendit.

Pourtant ce public, ces journalistes constatent que l’accusé « s’est avancé, sans embarras apparent[2] », de son pas ferme et militaire, et qu’à l’interrogatoire d’usage du président, sur son état civil, il a répondu, « très maître de lui », « d’une voix assurée » :

« Votre âge ?

— Trente-cinq ans.

— Votre lieu de naissance ?

— Mulhouse, Alsace, mon colonel. »

  1. Le rédacteur judiciaire de l’Autorité écrit : « On s’accorde à dire que l’accusé a une sale tête. » Celui du Figaro : « Il n’est certainement pas un sympathique. » L’un et l’autre inclinaient à le croire innocent.
  2. Autorité du 20 décembre 1894.