Page:Joseph Reinach - Histoire de l’Affaire Dreyfus, La Revue Blanche, 1901, Tome 1.djvu/520

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que son innocence sera reconnue dans deux ou trois ans, le délai dont Demange l’a consolé. Et il va crier son innocence à la face du peuple, essayer de faire passer son frisson dans cette foule[1].

Nomma-t-il l’Allemagne[2] comme la puissance à qui il est accusé d’avoir livré ces pièces de trahison ou d’amorçage ? Pourquoi ne l’eût-il pas nommée ? C’était l’inculpation précise (Du Paty, D’Ormescheville), et la rumeur publique, l’universelle accusation. Il n’eût rien appris à Lebrun-Renaud ni à aucun des milliers de spectateurs qui, déjà, s’impatientaient.

Dreyfus continua son monologue, Lebrun-Renaud ne lui adressant que de rares paroles. La conversation était coupée de longs silences[3]. Un peu plus tard, Dreyfus dit, d’un ton roide : « À présent, c’est fini ; on va m’expédier à la presqu’île Ducos ; ma femme m’y rejoindra dans trois mois[4]. » Lebrun-Renaud, quand il était allé à Taïti, avait passé par la Nouvelle Calédonie ; il lui donna quelques renseignements[5]. Dreyfus insista encore, pour que l’adjudant, chargé de le dégrader, procédât vivement à sa besogne[6].

S’étant assuré que Dreyfus était résolu à protester devant la troupe, Lebrun-Renaud en fit aviser le colo-

  1. Figaro du 6 janvier ; Rennes, III, 74, Lebrun-Renaud. — Le sergent Merzbach, étant entré dans la pièce, entendit Dreyfus jurer avec véhémence qu’il était innocent (Cass., I, 384).
  2. Rennes, III, 74, Lebrun-Renaud.
  3. Cass., I, 477, Dupressoir.
  4. Figaro du 6 janvier 1895.
  5. Rennes, III, 78, Lebrun-Renaud. — Le colonel Guérin, dans son rapport du 14 février 1898, donne une autre version : « Lebrun-Renaud nous dit qu’il avait causé avec Dreyfus de Taïti, lieu où il serait probablement envoyé. » De même, le gendarme Dupressoir : « J’ai compris qu’ils parlaient de l’île où Dreyfus serait transféré. » (Cass., I, 477.)
  6. Cass., I, 275 ; Rennes, III, 74, Lebrun-Renaud.