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ABANDONNÉE

matin-là de ces douceurs des choses. Un pli profondément marqué entre les deux sourcils, elle marchait, les yeux baissés, songeant au chagrin qu’allait éprouver Paule en apprenant que cette union n’était pas possible. Car elle ne se faisait aucun illusion. Jamais le Dr Kerneste ne renierait des principes qu’il avait affichés bien haut ; il leur sacrifierait plutôt son amour.

Après la messe, pendant laquelle elle pria avec une ferveur sans égale, implorant Dieu pour cette sœur tant aimée, elle rejoignit M. Doltan dans la sacristie, et lui raconta la peine nouvelle qui s’appesantissait sur elle.

— Vos raisons sont justes, chère Mademoiselle, lui dit-il. Mlle Paule serait malheureuse par ce mariage, qui ne lui donnerait pas cette communauté d’idées et d’opinions qui seule peut assurer le calme et la sérénité.

Non, vous, des dernières descendantes de ces preux qui abandonnaient tout pour voler à la délivrance des Lieux Saints, vous ne pouvez vous allier avec un homme qui n’a pas le respect du dogme catholique. Qui donc alors donnerait le bon exemple en ces temps de trouble et de relâchement ?

— Je l’ai déjà dit hier à Paule, Monsieur le Curé, mais elle est pleine d’espoir, parce que son cœur est plein d’amour. Elle croit que sur un mot d’elle le Dr Kerneste va adopter sa manière de voir, et elle se réjouit déjà de le ramener au Dieu de son enfance.

Le digne prêtre branla la tête.

— S’il n’était qu’indifférent, peut-être ; mais c’est un sectaire, et ceux-là, on les ramène rarement dans de bon chemin ; ce sont eux qui vous perdent quand, comme Mlle de Montscorff, on a laissé leur image se graver trop profondément en soi.

— J’espère que ma sœur oubliera facilement cet homme, qu’elle a peu connu, en somme, car je ne doute pas qu’elle ne s’en éloigne lorsqu’il lui sera nettement démontré qu’il ne peut être en communion d’idées avec elle.

M. Doltan semblait réfléchir.

— Vous feriez mieux d’agir pour Mlle Paule, dit-il enfin, et de parler vous-même au docteur.

— Oui, cela sera mieux ainsi. La pauvre enfant souffrirait trop de saper elle-même ce qu’elle considère comme son bonheur. Au revoir, Monsieur le Curé, venez ce soir au château, si vous le pouvez ; nous aurons toutes deux besoin d’avoir un ami sincère entre nous.

Le bon prêtre promit sa visite, et Irène, l’esprit un peu soulagé, rentra au manoir.

Paule n’était pas encore levée lorsqu’elle y entra ; s’étant endormie assez tard au milieu de ses rêves heureux, elle avait prolongé sa nuit.

La grande sœur pénétra dans la chambre close, toute tendue de mousseline blanche aux frais bouquets de pavots roses, le vrai nid qui convenait à la grâce de cette enfant fine et blonde qu’était alors la cadette des Montscorff. Elle s’éveilla, et, un peu honteuse de sa paresse, elle tendit les bras en disant :

— Bonjour, Irène ! Il doit être tard puisque tu reviens de l’église, où je ne pourrai me rendre, moi, du moins, pour la messe.

Mlle Irène avait ouvert les Persiennes, et un vif rayon de soleil s’étendit dans la pièce avec le parfum pénétrant des magnolias en pleine floraison.

Elle s’assit ensuite sur le petit lit, que la vaporeuse mousseline fleurie de pavots entourait, et prenant une des mains de la jeune fille entre les siennes :

— J’ai parlé de cette proposition de mariage à M. le curé, dit-elle.

— Eh bien ?… fit Paule avec émotion.

M. Doltan est de mon avis : une Montscorff ne peut épouser un homme qui s’est éloigné de l’Église sans espoir de retour.

Un long sanglot lui répondit.

— Mais s’il revenait à Dieu ? interrogea-t-elle enfin.

— Il n’y a aucun espoir, je te le répète, ma pauvre chérie !

Et, émue devant les larmes qui roulaient comme des perles sur les joues soudain pâlies.

— Lorsque M. Kerneste se présentera au château, je veux bien lui faire nos propositions, mais je doute !…

— Oh ! oui, Irène, charge-toi de lui dire quel obstacle se dresse entre nous ; moi, je n’en aurais pas le courage.

— Mais tu le comprends, n’est-ce pas, ma chère aimée ?

— Oui, répéta-t-elle ; je ne puis épouser qu’un homme ayant au cœur la même ardeur que moi pour ses croyances.

Elle semblait forte, alors, une lueur de vaillance brillait en ses grands yeux, et Irène se retira moins oppressée en songeant que cet amour était éphémère ; il passerait sans doute en laissant peu de traces. À peine eut-elle refermé la porte que la malheureuse Paule, la tête enfouie dans ses oreillers, les mains crispées dans les ondes d’or de ses cheveux, pleura toutes ses larmes en songeant à sa joie perdue.

Elle n’avait plus de confiance en celui qu’elle aimait ; M. Doltan et sa sœur devaient le bien juger, il la sacrifierait à ses principes.

Et quelques heures plus tard, cachée derrière la tenture du salon, elle entendait l’arrêt de mort de son pauvre bonheur sortir de cette bouche dont la chère voix avait si bien conquis son cœur la veille.

— Je ne puis, même aux dépens de la félicité de celle que j’aime pourtant plus que moi-même, je ne puis transiger avec mes idées, disait-il. Je suis un croyant, soyez-en assurée, Mademoiselle ; mais je ne veux aucun intermédiaire entre Dieu et moi.

— C’est de l’orgueil, cela, Monsieur Kerneste ! s’était écriée Mlle Irène.

— Appelez ce sentiment du nom que vous voudrez, je n’y faillirai pas.

Un silence s’était établi entre les deux interlocuteurs, silence si profond que la pauvre désolée eut peur qu’on entendit son faible cœur battre à grands coups sous l’immense chagrin de sa déception.

Puis, d’un ton plus bas, le docteur avait repris :

— Dites bien, je vous prie, à Mlle Paule combien tout mon être saigne en songeant à l’anéantissement de mes beaux rêves. Avoir été si près du bonheur, et le voir disparaître à jamais !… Si vous saviez combien je l’aime !