Page:Jouffret - De Hugo à Mistral, 1902.djvu/107

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comme nous le dit M. Boehmer, n’est pas dérivée du français, bien qu’elle lui soit étroitement apparentée, perdent-ils du même coup les qualités d’esprit toutes françaises que nous admirons dans leurs autres ouvrages ? Vous pouvez maintenant appliquer le même raisonnement à ceux de nos écrivains qui, comme Roumanille, Aubanel et Mistral, n’ont jamais publié que des œuvres provençales. Eux aussi, ils sont nourris du suc de la littérature française, ils ont les mêmes qualités de race, la même forme d’imagination ; eux aussi, ils sont français, par le cœur aussi bien que par l’esprit ; et nul doute que s’ils eussent voulu écrire en français, ils n’eussent pu prendre place à côté des plus grands noms de la littérature française. Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? D’autres que moi pourront le regretter : pour ma part, je professe un respect absolu pour la liberté de l’inspiration. C’est le premier article de ma foi littéraire.

Enfin j’achèverai ma démonstration, qui pourrait être étendue et fortifiée, en vous faisant observer que la renaissance littéraire en Provence a été un contre-coup du Romantisme. Je n’ignore pas que les œuvres, contemporaines se rattachent par une série de chaînons ininterrompus aux œuvres des troubadours et des poètes du « gai sçavoir », et que la vie littéraire, toute locale et indépendante de la littérature du Nord, n’avait jamais été complètement éteinte dans les pays de langue d’oc ; mais elle sommeillait depuis plusieurs siècles, et ce qui l’a tout-à-coup tirée de son assoupissement, c’est, il n’en faut pas douter, le flot d’idées venu de Paris, le battement plus énergique et mieux rythmé du cœur. Ce réveil poétique de l’esprit français, provoqué par Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, a gagné toutes les provinces. Les imaginations se sont enflammées, on s’est épris, enivré, un peu partout, d’images et de rythmes. Que cette tendance poétique se soit exprimée dans les idiomes locaux, rien de plus naturel. Roumanille a commencé par écrire des vers français (Mistral aussi, du reste), et c’est.