Page:Jouffret - De Hugo à Mistral, 1902.djvu/117

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à peu près irréprochable, tandis que le provençal, qui n’est enseigné par personne, tombera de plus en plus dans l’oubli. N’oublions pas que nous sommes dans une période de transition. Il y a moins de cent ans, tout le monde parlait provençal dans les villes, à Marseille, à Avignon, à Nîmes ou à Toulouse. Aujourd’hui il n’y a plus que le bas peuple qui se serve de cet idiome. Certains villages sont entièrement francisés. J’ai en vain cherché des traces de patois dans la région des Hautes-Alpes. N’en doutez pas, la même évolution s’accomplira, dans un temps plus ou moins éloigné, au cœur même de la Provence, et c’est cette certitude de la défaite qui inspire parfois à Frédéric Mistral des réflexions mélancoliques.

De tous les ennemis du Félibrige, le plus redoutable, c’est l’instituteur, c’est l’école primaire. La partie n’est pas égale entre le français, qu’on enseigne, et le provençal, qu’on proscrit. Les Félibres ont bien essayé de faire pénétrer le provençal dans les écoles, en montrant, ce qui peut être soutenu par quelques bons arguments pédagogiques, que la comparaison entre les deux langues est profitable à l’enseignement, qu’on comprend mieux certaines dérivations, certaines règles, en les mettant en face du provençal, que le provençal, en d’autres termes, pouvait jouer, à l’école primaire, le rôle que joue le latin dans l’enseignement secondaire, et qu’il serait, pour employer l’expression d’un critique parisien, « le latin du pauvre ». Tous ces arguments ont eu peu de succès, et je ne crois même pas qu’on ose jamais les porter à la tribune de la Chambre. Sauf dans quelques écoles de Frères, où l’on prend part aux concours organisés par les Félibres, le provençal est rigoureusement interdit dans les écoles, et personne, je pense, ne peut blâmer cette interdiction.

C’est qu’au fond la lutte n’est pas seulement engagée entre deux idiomes, mais entre deux tendances, deux civilisations, pourrait-on dire. Le paysan chez nous l’a compris