Page:Kant - Anthropologie.djvu/96

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eux-mêmes, parce que l’ivresse qui ravit cette prudence est pour eux un scandale.

Le stoïcien admirateur de Caton dit, à propos de ce grand homme : « Le vin ajoutait encore à la force de sa vertu (virtus ejus incaluit mero) ; » et un écrivain plus récent dit des anciens Germains, qu’ « ils tenaient leur conseil à table, lorsqu’il s’agissait de déclarer la guerre, afin de ne pas se laisser impressionner, et qu’ils y réfléchissaient à jeun, afin de n’être pas sans raison. »

L’ivresse délie la langue (in vino disertus). — Mais elle ouvre en même temps le cœur et sert de véhicule matériel à une qualité morale : la franchise. — La retenue dans la communication de ses pensées est, pour un cœur sincère, un état de contrainte, et de joyeux buveurs ne supportent pas facilement qu’on soit très réservé dans un banquet, parce qu’alors on peut y jouer le rôle d’un observateur qui est attentif aux défauts des autres et qui empêche les siens de paraître. Aussi Hume dit-il : « Le compagnon qui ne s’oublie pas est désagréable ; les folies d’un jour doivent être oubliées pour faire place à celles de l’autre. » Il y a de la bonhomie dans la licence qu’on accorde à celui qui est en veine de bonne humeur, de franchir un peu et pour un moment les strictes limites de la tempérance. La politique qui était à la mode il y a un demi-siècle dans les cours du Nord, d’avoir des ambassadeurs qui pussent boire beaucoup sans se soûler, et qui en faisaient boire d’autres pour les mieux pénétrer ou pour les persuader plus aisé-