Page:Karenin - George Sand sa vie et ses oeuvres T1.djvu/325

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aussi facile à expliquer que l’étonnement de de Sèze lorsqu’il apprit, le jour même de son arrivée à Nohant, au mois de septembre de 1828, que son amie mystique, prêcheuse d’un amour presque ascétique, attendait d’un moment à l’autre la naissance d’un enfant. De Sèze ne soupçonnait rien, ne s’attendait à rien de pareil. Il est permis de croire que cet étonnement ébranla les sentiments d’Aurélien et qu’une forte dose de mysticisme et de confiance s’évapora de cet amour. Il est douteux qu’Aurélien ait continué à regarder la mère de la petite Solange des mêmes yeux qu’il avait eus pour la jeune femme malheureuse en mariage, avec qui il avait formé, sous les chênes de La Brède, une alliance d’une pureté céleste, et il est tout naturel qu’il ait senti se relâcher les liens qui l’avaient attaché à son amie et les serments qu’il lui avait prêtés. Il ne semble pas qu’Aurore ait aussitôt remarqué cette froideur d’Aurélien. Ce ne fut qu’au bout d’un an qu’elle comprit enfin ce que jusque-là elle n’avait que confusément soupçonné. Pendant le voyage qu’elle fit à Bordeaux dans l’été de 1829, Aurore remarqua qu’un changement s’était opéré en Aurélien : les lettres de de Sèze aussi n’étaient plus les mêmes.

… « L’être absent, je pourrais presque dire l’invisible, dont j’avais fait le troisième terme de mon existence (Dieu, lui et moi) était fatigué de cette aspiration surhumaine à l’amour sublime. Généreux et tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres devenaient plus rares, ses expressions plus vives ou plus froides, selon le sens que je voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d’un autre aliment que l’amitié enthousiaste et la vie épistolaire. Il avait fait un serment qu’il m’avait tenu religieusement et sans lequel j’eusse rompu avec lui ; mais il ne m’avait pas fait de serment