Page:Kipling - Au hasard de la vie, trad. Varlet, 1928.djvu/130

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noirci par la fumée, et s’évanouit dans l’ombre d’un bosquet de tamaris.

La cabane du tisseur de nattes accotée au temple hindou était pleine d’hommes endormis qui gisaient tels des cadavres sous leur linceul. En l’air brillait l’œil fixe de la lune. L’obscurité, elle, donne au moins une fausse illusion de fraîcheur. Il était difficile de ne pas croire que le flot de clarté qui tombait d’en haut fût chaud. Non pas si brûlant que le soleil, mais néanmoins chaud à écœurer, et surchauffant l’air de façon indue. Droite comme une barre d’acier poli la route s’en allait vers la Cité de l’Épouvantable Nuit, et de chaque côté de la route gisaient des cadavres déposés sur des lits dans les attitudes les plus variées — cent soixante-dix corps d’hommes. Les uns tout encapuchonnés de blanc et la bouche couverte ; d’autres nus et noirs comme de l’ébène dans la vive lumière ; et un — qui gisait la face par en dessus et la mâchoire pendante, à l’écart des autres — blanc d’argent et gris de cendre.

« Un lépreux endormi ; et le reste, des coolies fatigués, serviteurs, petits boutiquiers et cochers de la station de voitures toute proche. La scène — un faubourg principal de la cité de Lahore, par une chaude nuit d’août. » C’était là, en réalité, tout ce qu’il y avait à voir ; mais non pas tout ce qu’on était capable de voir. La sorcellerie du clair de lune était partout, et imposait au monde une horrible métamorphose. La longue rangée de morts nus flanquée de la rigide statue d’argent, n’était pas un spectacle agréable. Elle était composée d’hommes