Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/181

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Ensuite mon père télégraphia au directeur qu’il s’opposait à ce que j’allasse en Sibérie, et la question fut portée devant le grand-duc qui était le chef des écoles militaires. Je fus appelé devant son adjoint et je parlai de la végétation de l’Amour et d’autres choses semblables, car j’avais de fortes raisons de croire que si j’avais avoué que mon désir était d’aller à l’université, mais que je ne le pouvais pas, quelque membre de la famille impériale m’aurait offert une bourse, ce que je voulais éviter à tout prix.

Il est impossible de dire comment tout cela aurait fini, mais un événement très important — le grand incendie de Pétersbourg — vint apporter d’une manière indirecte une solution à mes difficultés.

Le lundi après la Trinité — le jour du Saint-Esprit, qui cette année-là se trouvait le 26 mai (ancien style) — un terrible incendie éclata dans l’Apraxine Dvor. L’Apraxine Dvor était une immense place de plus d’un quart de kilomètre carré et qui était entièrement couverte de petites boutiques, simples baraques de planches, où l’on vendait toutes sortes d’objets d’occasion. Vieux meubles, vieille literie, vieux habits et vieux livres y affluaient de tous les quartiers de la ville, et s’entassaient dans ces petites boutiques, dans les passages qui les séparaient, et même sur les toits. Cette énorme accumulation de matières inflammables était contiguë au ministère de l’Intérieur dont les archives renfermaient tous les documents relatifs à l’émancipation des serfs. Et en face du marché, qui était bordé de ce côté par une rangée de magasins construits en pierre, se trouvait la Banque de l’État. Une étroite ruelle, bordée elle aussi de constructions en pierre, séparait l’Apraxine Dvor d’une aile du Corps des Pages dont l’étage inférieur était occupé par des magasins d’épicerie et d’huiles et l’étage supérieur par les appartements des officiers. Presque en face du ministère de l’Intérieur, de l’autre côté d’un canal, il y avait de vastes chantiers de bois