Page:Kropotkine - Mémoires d’un révolutionnaire.djvu/38

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devait s’écrire de telle façon, nous savions « écrire correctement ».

Après dîner, nous avions notre leçon avec le professeur de russe, étudiant de la faculté de droit de l’Université de Moscou. Il nous enseignait toutes les « matières russes » : la grammaire, l’arithmétique, l’histoire, etc. Mais alors les études sérieuses n’étaient pas encore commencée pour nous. En attendant, il nous dictait chaque jour une page d’histoire, et par ce moyen pratique nous apprîmes rapidement à écrire le russe très correctement.

Nos meilleurs jours étaient les dimanches où toute la famille, sauf les enfants, allait dîner chez madame la générale Timoféiev. Il arrivait aussi parfois que M. Poulain et N.P. Smirnov étaient autorisés à sortir, et dans ce cas nous étions confiés à la garde d’Ouliana. Après un dîner pris à la hâte, nous nous dirigions rapidement vers la grande salle où les jeunes servantes nous rejoignaient bientôt. On organisait toutes sortes de jeux : colin-maillard, le vautour et les poussins, etc. ; et alors, tout à coup Tikhon, le maître Jacques, apparaissait avec un violon. La danse commençait ; non cette danse mesurée et ennuyeuse, sous la direction d’un maître de danse français « aux jarrets élastiques », qui faisait partie de notre programme d’éducation, mais cette danse sans contrainte qui n’était pas une leçon, où une vingtaine de couples tournaient, chacun à sa guise. Et ce n’était que le prélude de la danse cosaque encore plus animée et plus gaie. Tikhon passait alors son violon à l’un des vieillards et commençait à faire de telles merveilles de chorégraphie que les portes qui donnaient sur la salle étaient bientôt occupées par les gens de l’office et même par les cochers, qui venaient voir la danse si chère aux cœurs russes.

Vers neuf heures on envoyait la grande voiture qui devait ramener notre famille. Tikhon, la brosse à la main, à genoux sur le parquet, lui restituait son éclat virginal, et un ordre parfait régnait de nouveau dans la maison.